LIVRE XV. 34 J
ver et de flompter les chevaux. Je pourrais citer plusieurs autres particularités fort originales sur ce grand poëte, si je navais pas été depuis longtemps prévenu à ce sujet; je me bornerai donc à faire observer à mes lecteurs que les hommes auxquels la nature a prodigué les dons les plus rares^ sans les mettre dans un cercle d'action proportionné à leurs facultés, elle les jette dans les excentricités les plus étonnantes, parce qu'ils cherchent à pratiquer, sur des routes exceptionnelles, les dispositions dont ils né peuvent faire un usage direct sur la route qu'ils sont forcés de suivre, Zimmermann a été également notre hôte pendant assez longtemps. Sa constitution était robuste, sa taille haute et grosse, sa nature violente, son caractère (h'oit et sans gène, ce qui ne lempèchait pas de chercher à se donner l'extérieur d'un homme du monde souple, d'un médecin poli; ce n'était que dans ses écrits et avec ses amis intimes qu'il donnait un libre cours à sa fougue innée; sa conversation était aussi variée qu'instructive, et devenait agréable dès qu'on pouvait lui pardonner de placer toujours au premier rang sa personnalité et son mérite. Nous nous accordions fort bien, car ce qu'on est convenu d'appeler vanité ne m'a jamais blessé chez les autres, parce que je me permettais d'être vain à mon tour, c'est-à-dire de faire valoir ce qui me plaisait en moi. Au reste, nous autres Allemands, nous abusons souvent du mot vanité ; il porte toujours en lui l'idée de nullité, et on ne devrait l'appliquer qu'aux individus qui ne savent pas cacher combien ils sont satisfiûts de leur insignifiance et du creux de leur vie. Zimmermann était dans le cas contraire; il avait de grands mérites et ne jouissait d'aucune satisfaction intérieure. Celui qui ne sait pas se réjouir en silence des facultés dont la nature l'a doué, et qui en les mettant en œuvre, loin de se payer par lui-même, attend sa récompense du public au profit duquel il travaille, marche de déceptions en déceptions; car, tout le monde le sait, le public est avare d'éloges et cherche, autant que faire se peut, à les convertir
en blâme. J'ajouterai que les éloges demandent, comme tout autre plaisir^ les dispositions nécessaires pour les goûter. Que l'on applique ces maximes à Zimmermann, et l'on dira avec moi : L'homme ne peut obtenir du monde que ce qu'il y a apporté d'avance. Si on ne veut pas admettre ceci, il sera difficile d'excuser cet homme remarquable d'un défaut bien plus grave, puisqu'il détruisit un autre bonheur que le sien, celui de sa fdle, qui voyageait avec lui. Cette enfant, âgée de seize ans à peine, était svelte et bien faite, mais sans aucune espèce de grâce. Sa figure eût été agréable, si un sentiment quelconque avait pu l'animer; malheureusement ses traits étaient toujours calmes et jamais elle ne manifestait une opinion. Un jour, son père, qui avait été faire une excursion dans le voisinage, l'avait confiée à ma mère. Encouragée par la bonté de cette excellente femme, elle se jeta à ses pieds et la supplia, en fondant en larmes, de la garder près d'elle, en qualité de servante, d'esclave: toutes les situations lui paraissaient préférables à celle que lui faisait subir la tyrannie illimitée de son père; tyrannie qui avait déjà rendu complètement fou le frère aîné de la pauvre enfant. En me racontant celte scène, ma mère me dit qu'elle adopteraitvolontiers la jeune fille, si je voulais l'épouser; j'aurais pu y consentir, si elle eût été orpheline, mais je ne me sentais pas le courage de devenir le gendre d'un tel père. Les représentations et les prières de ma mère décidèrent Zimmermann à placer si fille dans un pensionnat. Si je parle ici des torts de cet homme de mérite envers ses enfants, c'est parce que- tout le monde les connaît, et parce qu'ils peuvent trouver un»' sorte d'excuse dans la sombre hypocondrie qui, après luavoir fait immoler ses deux enfants, se tourna contre luimême et hâta sa mort. J'ajouterai qu'il était atteint d'une maladie cruelle et incurable; et que ce savant médecin qui avait sauvé tant de malades, menait, au sein de la gloire et de la fortune, une vie si misérable qu'on ne pouvait s'empêcher de le plaindre plus encore qu'on ne le blâmait.