‹ Mémoires de GoetheChapitre 144 sur 189 · LIVRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE XV

Pour donner une idée des avantages que je retirais de mes rapports avec Zimmermann, je suis obligé de revenir sur l'esprit de l'époque. Cet esprit était éminemment exigeant, car on demandait à ses contemporains ce qu'ils n'avaient pas encore songé à faire. En s'efforçant de répondre à ces exigences, les têtes les mieux organisées avaient compris qu'il fallait agir suivant les intentions immédiates de la nature, et, par conséquent, acquérir de l'expérience. Les médecins trouvèrent dans le passé le modèle parfait de la manière dont il faut envisager le monde et transmettre ce qu'on a vu; ce modèle, ce sont les écrits qui nous ont été transmis sous le nom d'Hippocrate. On comprit cependant qu'on ne pouvait guérir comme guérissaient les Grecs, et que s'il y avait beaucoup à apprendre de ces Grecs, leur expérience n'était souvent que des opinions. Alors le public exigea que les médecins regardassent autour d'eux en observant la vraie nature, et que tout en agissant d'après les conséquences tirées de cette observation, ils ne fissent que ce qui était véritablement juste et bon. La science ne peut se présenter à notre pensée sans polyhistoire et sans pédantisme, et nous ne saurions nous faire une idée de la pratique sans empirisme et sans charlatanisme, ce qui fit naître un conflit puissant par lequel on espérait séparer l'usage de l'abus, et donner au noyau la suprématie sur l'enveloppe. Pour arriver à ce but, on appela à son secours le génie qui, par sa puissance magique, pouvait seul terminer la querelle, en répondant à toutes les exigences. La raison aussi se mêla de l'affaire, car on croyait que, pour détruire tous les préjugés et pour anéantir toutes les superstitions, il n'y avait qu'à formuler logiquement des idées nettes et précises. Quelques hommes extraordinaires, tels que les Boerhaave et les Haller, en faisant l'incroyable, autorisèrent le public à exiger davantage de leurs disciples et de leurs successeurs, parce que, disait-on, la route était frayée; comme si, dans le domaine des sciences, il pouvait être question de route. Là, sena»

blables à l'eau qui, déplacée par le passage d'un navire, se rejoint immédiatement derrière lui, les erreurs qu'un esprit supérieur a dissipéesreparaissent naturellement dèsque cet esprit a passé. Voilà ce dont Zimmermann n'a jamais pu se faire une juste idée ; il ne voulait pas même admettre que l'absurde est la véritable âme de notre monde. Soit que l'opposition lui arrivât de la part d'un infirmier ou d'un paracelse, de la part d'un prophète qui juge les urines, ou d'un savant chimiste, il se battait avec la même fureur; et lorsque ces luttes acharnées l'avaient mis hors d'haleine, il ne pouvait comprendre comment les têtes de tant d'hydres, qu'il croyait avoir écrasées sous ses pieds, lui montraient de nouveau leurs dents innombrables. Quiconque a lu son énergique ouvrage devinera les questions que nous avons traitées ensemble, et dans lesquelles j'adoptais d'autant plus facilement son opinion qu'il avait vingt ans de plus que moi, et que sa qualité de médecin célèbre inspirait de la confiance. La haute position sociale qu'il occupait le conduisait à se plaindre sans cesse de la corruption engendrée par la mollesse et par l'abus des jouissances. C'est ainsi que ses discours comme médecin, et ses œuvres comme philosophe, me ramenèrent à la nature. Comme il m'était impossible de partager entièrement sa fureur d'amélioration, je me refoulai sur moi-même en me faisant, par une joyeuse opposition à ce qui me déplaisait, la place dont j'avais besoin pour exercer mon activité, sans songer où cette activité devait me conduire.

M. de Salis, fondateur d'un grand pensionnat, et M. Sulzer, qui passèrent par Francfort, vinrent également me voir. Ce dernier fit de graves observations sur le cercle dans lequel je vivais, ainsi que me l'a prouvé depuis, le passage de la relation de son voyage dans le midi de la France, où il parle de moi. A ces visiteurs intéressants, se mêlaient des aventuriers qui, abusant de la crédulité d'un jeune homme, m'empruntèrent de l'argent, et me mirent dans la nécessité d'en emprunter à mon tour à des amis

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