‹ Mémoires de GoetheChapitre 149 sur 189 · LIVRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE XVI

vons que rarement produire à l'extérieur ce qui est intérieurement en nous, tandis que notre entourage nous prive de tout ce qui, en dehors de nous, pourrait compléter notre être; il nous impose ce qui nous est étranger et désagréable. Après nous avoir ravi ce que nous avons péniblement acquis, il nous contraint de renoncer à notre personnalité. Et ce qui est pire encore, c'est qu'on fait peu de cas de celui qui se révolte contre tant de sacrifices; on exige au contraire que, plus le calice est amer, plus il fasse bonne mine en le vidant, afin de ne pas ofi'enser les spectateurs, par quelque grimace trahissant le dégoût et la souffrance. Afin de nous mettre au niveau de cette tâche pénible, la nature nous a donné de la force, de l'activité, de la ténacité et une indestructible légèreté «l'esprit qui, au moment où nous venons de renoncer à une chose que nous croyons indispensable, nous montre une chose nouvelle parée d'un attrait nouveau. C'est ainsi qu'une passion, vient prendre la place d'une autre; penchant, folie, travail, plaisir, nous essayons tout, et nous finissons par nous écrier, que tout est vanité, et personne ne s'épouvante de cette exclamation aussi fausse qu'impie; on croit au contraire avoir dit quelque chose de très-sage et d'irrécusable. Fort peu d'honmies ont présenté cet enchaînement de sensations désagréables, et ont eu le courage de se résigner en masse, afin de s'éviter la peine des résignations partielles; ceux-là, fortement pénétrés de ce qui est éternel, nécessaire, légal, se forment des prin (ipes que l'idée de l'instabilité consolide au lieu de le;; détruire. Cette manière d'être qui a quelque chose de surhumain, autorise le vulgaire à von* dans les hommes privilégiés, arrivés à cette hauteur, des impies, des espèces de monstres, auxquels on ne peut jamais supposer assez de griffes et asse z de cornes.

Ma confiance en Spinosa, fondée sur l'effet salutaire qu'il avait produit sur moi, devint plus inébranlable encore, lorsque j'appris qu'on accusait Leibnitz de spino-

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sisme, et qu'une semblable accusation avait forcé Boerhaave à quitter la carrière ecclésiastique pour embrasser celle de la médecine. Je n'approuvais cependant pas Spinosa sur tous les points^ et cela devait être^ car personne ne comprend jamais personne entièrement; et les mêmes paroles, les mêmes lectures^ ne suggèrent pas à tout le monde les mêmes pensées. On voudra donc bien faire à l'auteur de Faust et de Werther, l'honneur de croire qu'il n'a pas eu la prétentieuse vanité d'avoir complètement compris un disciple de Descartes^ que des études mathématiques et rabbiniques ont élevé à ce haut degré de la pensée qui est encore aujourd'hui le but de toutes les spéculations philosophiques. Je vais dire succinctement ce que je me suis approprié des manières de voir de Spinosa. La nature agit d'après des lois tellement nécessaires, que la Divinité elle-même ne peut rien y changer, tout le monde est, sans le savoir, d'accord sur ce point; en effet, dès qu'il se passe dans la nature quelque chose qui annoiwîe un raisonnement ou une simple volonté indépendante, quand les animaux manifestent quelque chose qui ressemble à de la raison, nous éprouvons de la surprise, de la terreur même. Il n'est donc pas étonnant que des penseurs n'aient vu que du mécanisme dans l'organisation savante, mais limitée des animaux que, par cette raison, un abîme sans fond sépare de l'homme. Si nous tournons nos regards vers les plantes, cette observation devient plus saillante encore. Qu'on se rende compte de ce qu'on éprouve quand la fameuse mimosa, replie deux à deux ses feuilles emplumées, et que la petite queue s'abat comme pour fermer un tissu. Il en est de même de Vhédysarum girans, qui sans aucune cause visible, abaisse et relève ses feuilles comme pour jouer avec elle-même et avec nos idées. La profonde conviction de nos avantages ne nous permet pas de les accorder à quelque chose en dehors de notre espèce; c'est au point , que nous cherchons souvent à les nier chez nos seui jlables. Une terreur du même genre nous saisit

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