LIVRE X\l
quand nous voyons une créature humaine agir contre la raison, les lois, son intérêt ou celui des autres; pour nous affranchir de cette sensation pénible, nous la convertissons en blâme, et nous cherchons à nous débarrasser d'un pareil être. J'ai appliqué sur moi-même cette antithèse, ainsi qu'on le verra dans ce qu'il me reste à dire sur ce sujet. Plus je me sentais poussé avoir dans la nature extérieure l'objet du talent poétique que je sentais vivre en moi, plus ce talent me semblait la nature elle-même.
Des circonstances extérieures pouvaient le surexciter et le déterminer, mais il ne se manifestait jamais plus joyeusement et plus richement , que lorsqu'il m'arrivait sans autre volonté que la sienne. Ce cas se manifesta si souvent au milieu de la nuit, qu'à l'exemple d'un de mes prédécesseurs, j'eus l'idée de me faire faire un gilet de cuir, sur lequel j'aurais pu, à l'aide du toucher , fixer mes inspirations nocturnes. J'étais si accoutumé à me du'c à moi-même quelque petite poésie lyrique, qu'un instant plus tard je ne retrouvais plus , que je finis par courir aussitôt à mon pupitre où, sans me donner le temps de mettre le papier dans le sens convenable , j'écrivais mes vers en lignes diagonales, et toujours au crayon , car je m'étais aperçu que le bruit de la plume m'arrachait à mon somnambulisme poétique. Mon premier besoin de ne communiquer mes productions que par la lecture, me faisait toujours hésiter à les livrer à l'impression , et il me répugnait surtout de les donner pour de l'argent. Je citerai à cette occasion un fait qui n'eut lieu que beaucoup plus tard. Mes œuvres étant toujours plus ardemment désirées du public, on finit par en demander une édition complète. Le sentiment dont je viens de parler m'empêcha de la faire. Un éditeur de Berlin, nommé Himburg, ne se borna pas seulement à publier cette édition sans mon consentement, il m'en envoya un exemplaire avec une lettre dans laquelle il se vantait du service qu'il venait de rendre au public, et m'offrait, à titre
d'honoraires^ quelques porcelaines de Berlin. Cette offre me rappela que les^uifs de ce pays, ne pouvaient alors se marier, sans acheter une certaine quantité de porcelaines à la fabrique royale qui, sans cet impôt, n'aurait pu seso!:tonir. L'effronterie de ce contrefacteur m'inspira un tel mépris , qu'au lieu de l'empêcher de s'enrichir à iBies dépens, je me bornai à faire sur lui les vers suivants :
« Gracieux témoins des années évanouies au milieu c des rêves les plus doux , fleurs jaunies , chevelure enc levée par le vent , voiles et rubans flétris et froissés ; € et vous, gages de deuil d'un amour perdu dans le vague, a je vous avais d'avance voués à la flamme de mon foyer ! « Mon téméraire Sosie vous a rassemblés comme si la « poésie et la gloire lui étaient échues par droit d'héritage. « Et Ton voudrait que moi vivant j'approuvasse sa con- G duite, commodément assis près d'une table à the ? Vite, « qu'on enlève toute cette porcelaine; pour Himburg, « je suis mort ! »
La disposition naturelle qui me faisait souvent composer malgré moi, des vers plus ou moins importants , se reposait parfois au point, qu'avec la meilleure volonté du monde, il m'était impossible de produire quelque chose, ce qui me fit naître l'idée d'utiliser ces intervalles, en les consacrant aux affaires publiques. Il me semblait naturel et honorable de recevoir des récompenses réelles en échange de services réels rendus à la société, mais, selon moi, les facultés poétiques, ne devaient jamais être employées que gratuitement , puisqu'elles étaient un don gi'atuit de la nature. Cette résolution me sauva du dépit que je commençais à ressentir, lorsque je m'aperçus que ce même don , si admiré , si recherché en Allemagne, 5 était , pour ainsi dire, mis hors la loi , car ce n'était pas seulement à Berlin, qu'on regardait la contrefaçon comme une chose toute naturelle et fort agréable; le Margrave de Bade, placé si haut dans l'estime publique par ses vertus, et l'empereur Joseph II liii-même , la protégeaient au