‹ Mémoires de GoetheChapitre 151 sur 189 · LIVRE XYl · texte numérisé non relu

LIVRE XYl

point , que la sainte propriété du génie , se trouva livrée sans défense à l'insatiable avidité du métier et de l'industrie. Pendant que Macklot à Karlsruhe et Trattner à Vienne , s'enrichissaient par la contrefaçon de nos œuvres, nous étions souvent réduits à recourir aux emprunts^ et jamais cependant nous n'avons songé à nous venger d'eux que par des sarcasmes et des bons mots.

Les jeunes gens qui se trouvent dans une position heureuse et dont le cœur est resté innocent et pur , s'avancent dans la vie avec ivresse : le monde n'est à leurs yeux qu'une matière qu'ils sont appelés à modeler, qu'un bien dont ils doivent s'emparer. Tout leur appartient, tout leur paraît soumis à leur volonté ; aussi les voit on souvent se jeter dans une sauvagerie inculte, où se développe ■m enthousiasme moral , qu'il est aussi facile de diriger que d'égarer. J'étais dans ce cas, on me trouvait souvent singulier , mais je ne déplaisais pas. J'avais autant d'indépendance dans l'esprit que de sincérité dans mes discours, et mes actions étaient presque toujours le résultat des circonstances fortuites qui s'étaient emparées de moi. Deux exemples suffiront pour le prouver : Un terrible incendie venait d'éclater dans la ville des juifs , j'y courus sans prendre le temps de changer de costume, et je vis une foule d'hommes de bonne volonté qui se frayaient péniblement un passage pour porter de l'eau sur le lieu du sinistre, puis ils revenaient à vide. Je compris aussitôt qu'une chaîne à l'aide de laquelle des seaux pleins et des seaux vides passeraient de main en main, doublerait le secours. J'eus le bonheur de l'organiser immédiatement, on travailla avec ardeur et succès, mais les malheureux juifs qui, pour sauver leur avoir passaient devant nous chargés d'un butin souvent risible , étaient assaillis par les propos les plus moqueurs et impitoyablement arrosés. Quelques réprimandes sévères de ma part suffirent cepen. dant pour faire cesser ce scandale. Beaucoup de mes iimîs *e trouvaient parmi les curieux qui nous regardaient

35e MEMOIRES DE GOETHE.

faire ; j'en attirai quelques-uns près de moi, le plus grand nombre s'éloigna en riant. Le lendemain toute la ville s'égayait aux dépens du jeune poète , qui en culotte courte et en bas de soie s'était mêlé aux gens du peuple pour aider à éteindre le feu qui avait pris dans la viU»' des juifs.

L'inspiration du moment ne me poussait pas toujours à des actions utiles. Pendant un hiver rigoureux, le Mein était gelé au point qu'on pouvait y patiner sans danger. Toute la jeunesse profita de cette circonstance et le fleuve n'était plus qu'une vaste arène où chacun déployait sa force et son adresse. Un jour je m'y étais rendu de bonne heure et très-légèrement vêtu; quelques heures plus tard, ma mère vint en voiture pour jouir de ce spectacle animé. Elle était enveloppée dans une large pelisse de velours rouge bordée de zibeline, et fermée sur la poitrine par des cordons et des glands d'or. Dès que je l'aperçus, je m'élançai vers elle en m'écriant : Donnez-moi votre pelisse, car je meurs de froid. Elle me la jeta aussitôt sur les épaules, et je me remis à patiner. La foule était si gravide qu'on ne s'aperçut pas tout de suite de mon accoutrement féminin, mais on m'en a parlé souvent comme d'une dîmes plus ridicules excentricités.

Après ce léger aperçu de la manière peu réfléchie aver laquelle j'avais l'habitude d'agir, je vais reprendre le \\\ de mon récit.

Un Françaiê spirituel a dit que, lorsqu'un écri^-ain sV st fait remarquer par un ouvrage de mérite, le public cherch* à l'empêcher d'en produire un second; rien n'est phivrai. Quand dans la solitude etle^ilence, un jeune homm» a composé quelque chose de remarquable, on l'approuve on le loue, mais on lui enlève son indépendance, et le talent concentré est malgré lui traîné dans le tumulte du monde, parce que chacun croit qu'il pourra s'en approprier quelque parcelle. La diversité de mes talents avait éveillé l'intérêt du public, et je recevais des invitations de

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