‹ Mémoires de GoetheChapitre 154 sur 189 · LIVRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE XVII

« promet la fidélité ? Je cherche à l'éviter, à la fuir, et mes « pas aussitôt me ramènent près d'elle.

« Par ce fil magique que nul pouvoir ne saurait rompre, « ladorable et maligne enfant nie relient malgré moi cl « me force à vivre de sa vie à elle. Amour ! amour ! laisse- « moi reconquérir ma liberté I »

« Pourquoi m'attirer ainsi dans le monde brillant sans « lequel tu ne saurais vivre? J'étais si heureux hélas ! dans « mon obscurité solitaire !

« Quand enfermé dans mon humble réduit qu'inondaient « les vacillants rayons de la lune, je m'assoupissais au a milieu du tressaillement d'un doux effroi, alors je rêvais 8 à des heures dorées, à un bonheiu" sans mélange, car « mon cœur te pressentait déjà, charmante enfant.

« Est-ce bien moi qu'à la clarté de tant de bougies tu « enchaînes à une table de jeu, et souvent en face de a disgracieux visages? Est-ce bien moi qui maintenant « trouve moins d'attraits aux fleurs du printemps sur la « verte prairie, qu'à ces bougies, qu'à cette table? C'est a que là, où tu es, ange chérie, là est l'amour, là est la c douleur et la nature I »

En lisant ces deux petits poëmes avec attention, on sentira passer sur son cœur le souffle du bonheur douloureux qui alors agitait le mien. Soit que je visse Lili dans un simple costume d'intérieur ou dans tout l'éclat d'une élégante et riche toilette, elle était toujours également gracieuse; mais dans le dernier cas, sa puissance attractive se manifestait plus fortement, sans doute parce qu'une nombreuse réunion lui permettait de se montrer sous différentes phases, et de déployer tous les talents que la nature lui avait prodigués pour faire le charme de la société.

Le printemps qui venait de commencer resserra nos liens grâce à la liberté que procure toujours le séjour de la campagne, car Lili allait fréquemment chez un de ses oncles qui habitait Offenbach. Alors cette petite ville, si tuée à peu de distance de Francfort, n'était encore qu'une réunion de maisons de campagne , qu'on avait bâties sur ce point des rives du Mein, à cause de la beauté du site. La société y était moins nombreuse, moins brillante qu'à la ville, mais elle me paraissait plus agréable, parce qu'on y faisait de la musique bien avant dans la nuit, ce qui me permettait de rester plus longtemps auprès de ma bienaimée. Si quelques-uns de mes lecteurs trouvaient cette

e trop dissipée, je leur ferais observer que ce que je viens H.e présenter conmie un ensemble complet, était souvent entrecoupé par des journées, des semaines de travaux sérieux. Les premières heures du jour appartenaient à la poésie et la matinée aux affaires, dans lesquelles mon père aie secondait avec un zèle infatigable, car faisant plus dp ras de mon talent de poëte que de mon savoir en jurisprudence, il voulait me laisser le temps de compléter mes études poétiques. Érudit et capable, mais d'une conception lente et d'un travail difficile, il étudiait consciencieusement les actes des procès qu'on m'avait confiés, puis il me les soumettait. La facilité avec laquelle je prenais mes conclusions, flattait son orgueil de père, et le poussait à me dire souvent que, si je lui étais étranger, il me porterait envie.

Revenons aux bï-illantes journées pendant lesquelles l'amour et l'amitié me sont apparues dans tout leur éclat. Vcs anniversaires des naissances étaient toujours célébrés avoc éclat dans le cercle des amis établis à Olïenbach. Le 2-3 juin 1775, Lili allait avoir dix-sept ans. Il est inutile de '.lire que ses amis cherchaient à rendre cette fête aussi agréable que possible et que je les surpassais tous .en zèle et en invention. Le soleil de la veille de ce beau jour venait k poinc (le se coucher, lorsque le plus jeune frère de Lili vint me trouver chez moi à Francfort, pour me dire de la

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