‹ Mémoires de GoetheChapitre 155 sur 189 · LIVRE XVII. 3G · texte numérisé non relu

LIVRE XVII. 3G

part de sa sœur, qivil lui serait impossible de venir à Theiire convenue à la fête qui lui avait été préparée. Il ajouta qu'elle ferait cependant son possible pour se rendre à Offenbach dansla soirée, et qu'elle me priait d'inventer quelque chose pour dédommager nos amis de ce contre-temps et les empêcher de lui en faire des reproches. Après un instant de réflexion, je renvoyai l'enfant, en le chargeant de dire à sa sœur qu'elle serait servie à souhait, et que tout irait au mieux si elle ne manquait pas de venir passer la soirée avec nous. Dès qu'elle fut partie, je me mis à composer une petite pièce intitulée : Elle ne viendra pas. Comme il n'en est resté aucun fragment dans mes papiers, je donne ici l'analyse du sujet : La scène se passe chez M. dOrville, un des voisins de l'oncle de Lili, chez lequel la fête devait avoir lieu. Les domestiques chargés de l'apprêt de cette tête, ouvrent la scène, les enfants entravent les travaux en voulant y contribuer, le maître et la maîtresse de la maison rétablissent l'ordre. Au même instant un voisin, musicien habile, vient se placer au clavecin pour faire une répétition générale des chants qu'il a composés en l'honneur de Lili. Le jardinier interrompt cette scène en faisant un tableau ravissant de toutes les mesures prises dans le jardin et sur l'eau pour que cette journée soit une longue suite de scènes féeriques. En ce moment le maître de la maison reçoit une dépèche, il la parcourt des yeux et la laisse tomber à terre en s"écriant : Conduisez-moi près de la table, près de la coip.nixle, il faut absolument que je passe ma main sur quelque chose.

Ceci demande une explication, je vais la donner.

Lili avait une délicieuse niani.e, qui consistait à passe/ la mnin sur la surface qui se trouvait devant elle, dès qu'âme chose la contrariait ou la choquait. Un jour un étranger assis à table auprès d'elle, s'était permis un propos inconvenant. Sans changer de visage, elle passa la main di oite sur la nappe et fit tomber à terre tout ce qui se trouvait h sa portée. Les domestiques accoururent réparer !e dégât

dont ils ne pouvaient s'expliquer la cause,, les plus proches voisins de Lili, seuls, avaient compris qu'elle avait été le résultat gracieux d'un juste mouvement d'impatience et de coiitiai'iété. Cette manie prêtée à M. dOrvllle^ ne pouvait manquer de produire d'autant plus d'effet, que plus il cherche à faire tomber tout ce qui se trouve sur la table et sur la commode , plus on redouble d'efforts pour l'en empêcher. Quand, épuisé de fatigue, il se jette enfin sur un fauteuil, on l'accable de questions et il finit par s'écrier : Elle ne viendra pas ! A force de l'interroger on apprend que du moins elle se porte bien, qu'il n'est rien survenu de fâcheux dans sa famille , et qu'au lieu d'arriver à midi , comme cela était convenu, elle viendra dans la soirée. Tout le monde demande ou donne des consolations, et la confusion augmente jusqu'au moment où l'oncle parait. Lui seul envisage l'accident sous son véritable point de vue, et, semblable aux Dieux de la tragédie grecque, il rétablit l'ordre et la paix parmi les héros qui s'étaient in« justement alarmés.

Une partie de la nuit m'avait suffi pour composer cette facétie où tous les personnages étaient peints d'après nature. Dès le point du jour je l'envoyai à Offenbach, où je me rendis vers midi. J'y fus accueilli par un véritable charivari d'éloges et de blâmes; les uns se réjouissaient, les autres se plaignaient de la fidélité avec laquelle je 1rs avais mis en scène, et personne ne songeait plus au contre-temps qui m'avait inspiré cette composition. Un excellent diner nous mit de si bonne humeur, que lorsque Lili arriva le soir, elle fut presque blessée de nous voir si peu affligés de son retard. On lui raconta ce qui venait de se passer, et elle me remercia avec cette grâce séduisante qui n'appartenait qu'à elle.

J'avais deviné sans peine, que Lili ne s'était abstenue de paraître à la fête que nous lui avions préparée, que parce qu'on commençait à tenir de singuliers propos sur e: ;; rclntinns avec moi, ce qui ne changea en rien n; il

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