LIVRE XYII
sentiments ni notre conduite mutuelle. Les cœurs aimants ne liront pas sans plaisir, la petite aventure suivante :
Un soir, la promenade s'était prolongée beaucoup plus tard qu'à l'ordinaire, car le temps était superbe et le ciel parsemé d'étoiles. Il fallait rentrer pourtant. Après avoir laissé les différents membres de la société chacun à sa porte et reconduit Lili chez elle, je me sentais si peu disposé à dormir, que je me mis à marcher au hasard, en m'abandonnant sans réserve à mes pensées et à mes espérances. Au milieu du silence de la nuit, je n'étais qu'à moi et à elle. Tout à coup un bruit léger qui sortait de la terre et m'était tout à fait inconnu vint frapper mes oreilles. Ne pouvant me l'expliquer, je l'attribimi à l'un de ces petits animaux qui pendant la nuit se creusent leurs galeries souterraines. M'étant insensiblement approché du Raederberg, je montai les degrés qui conduisent aux vignes, puis je m'assis et m'endormis. Lorsque je me réveillai, le crépuscule du matin commençait à succéder à la nuit, un léger brouillard m'indiqua le cours du Mein, et bientôt le soleil vint éclairer la contrée qui s'étendait à mes pieds; c'était celle où je devais revoir ma bien-aimée et je retournais lentement vers ce paradis dans lequel elle dormait encore.
Mes travaux d'avocat, dont, par amour pour Lili, je cherchais à étendre le cercle, me forcèrent à diminuer mes visites à OfTenbach, ce qui nous fut également pénible à tous deux; et sans nous le dire précisément, nous nous accusions de sacrifier le bonheur du moment à un avenir incertain. Dans cette singulière position, que plus d'un de mes lecteurs doit avoir éprouvée, une amie obligeante vint à notre secours. Mademoiselle Delf, c'était le nom de cette amie, s'était créé à P'idelberg, une maison de commerce qui la mettait souvent en rapport avec les banquiers de Francfort. Ses allures avaient quelque chose de grave et de masculin. La nécessité de se plier aux exigences dumondC; lui en a >ait donné une idée assez juste, àsonpo'nt
<ie vue du moins. Sans être intrigante^ elle observait les événements, et lorsqu'elle voyait les personnes hésiter sur le parti qu'ils devaient prendre, elle leur faisait adopter celui qui favorisait ses projets. Je dois ajouter que ces projets n'avaient pas toujours un but personnel ; elle aimait à obliger et surtout, à faire des mariages. Notre situation l'avait intéressée, nos désirs ne lui avaient point échappé ; et comme nous ne marchions pas assez énergiquement vers leur accomplissement, elle tit ce que nous aurions dû faire. Depuis longtemps en possession de la confiance de la mère de Lili et fort bien accueillie chez mes parents, où je l'avais introduite,, elle profita si bien de ce double avantage, qu'un soir pendant que j'étais seul avec Lili, elle vint nous trouver en s'écriant : Vos parents y consentent, donnez-\ous la main. Nous obéîmes sans hésiter, et après avoir péniblement repris notre haleine, nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre. L'être suprême qui nous gouverne a voulu que d.ms le cours de ma vie si accidentée, je fisse l'expérience des sentiments qu'éprouve un fiancé. Il est doux de se rappeler ces sentiments qu'il est presque impossible de décrire. Le passé a changé de face, les difficultés ont disparu, la raison et la loi, la nature et les penchants qui naguère se faisaient une opposition si cruelle, sont enfin complètement d'accord ; et quand la pieuse cérémonie à laquelle on se prépare a été célébrée, on a le droit d'exiger ce qu'on avait été forcé de refuser, et le défendu devient un devoir indispensable. On n'apprendra pas sans une certaine satisfaction morale, que dès ce moment j'envisageai ma bien-aimée sous un autre point de vue. Si jusque-là, elle m'avait paru belle, gracieuse, attrayante, je la trouvais noble et digne; c'était pour moi une double individualité, ses grâces, ses charmes m'appartenaient, son caractère qui m'inspirait une confiance illimitée, restait son bien h elle, dont je devais iouir pendant toute la durée de mon <!xist!'nce.
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