LIVRE xviii. sm
servaient los lois dans leurs vers, ce qui ne nous empêcha pas de marcher sur une route obscure et peu déterminée, d'où il résulta le grave inconvénient que pas une production poétique de cette époque, n'a été généralement reconnue comme entièrement correcte. Dans l'espoir de trouver enfin un élément dans lequel nous pourrions respirer librement, nous autres jeunes poètes, nous nous mimes à fouiller les siècles passés. Les Minnescenger étaient déjà trop loin de nous; il nous eût fallu étudier leur langue, et ce n'était pas là notre affaire; nous voulions vivre et non retournera l'école. Le talent de Hans Sachs souriait davantage au nôtre. Les Minnescenger étaient à la fois chevaliers, hommes de cour et poètes ; Hans Sachs n'était qu'un artisan et surtout un brave bourgeois, comme nous nous vantions de létre. Son réalisme didactique nous charmait, et son rhythme facile, joint à la rime qui se présente presque toujours d'elle-même, nous offrait une foule d'avantages dont nous nous empressions de profiter. Des œuvres qui demandaient des années de travail et de méditation ne pouvaient alors s'appuyer que sur ce terrain mobile; c'est assez dire que les productions légères et futiles manquaient complètement de base et de principe. Une partie des épîtres, des paraboles et des invectives poétiques par lesquelles nous continuâmes à nous faire la guerre, ont été imprimées ; les penseurs qui les liront plus tard reconnaîtront que toutes ces folles excentricités avaient un but honnête, louable même. La volonté déclare la guerre à la prétention, la nature à l'usage, le talent à la forme, la force à la mollesse; la capacité supérieure mais naissante, à la médiocrité développée, et le génie lutte contre lui-môme; et toutes ces oppositions diverses, semblables aux escarmouches des avant-postes, n'étaient que le prélude d'une guerre qui, dans des régions plus élevées, et malgré le demi-siècle qui s'est écoulé depuis, exerce encore ses ravages.
Dès mon début dans la cai'riôre littéraire, VAhnanach
des Muses m'avait mis en rapport avec les comtes de Stolberg et autres jeunes gens du même genre, dont les originalités n'ont fait que trop de bruit dans le monde. On avait alors des îtlées fort singulières en amitié et même en amour. Ardents et eommunicatifs, on se racontait ses plus secrètes pensées, ses plus intimes sensations, et l'on prenait cette confiance sauvage pour un penchant solide et vrai; mes relations avec les comtes de Stolberg étaient de cette nature. En allant faire un voyage en Suisse, ils passèrent par francfort, où ils s'arrêtèrent à cause de moi; et quoiqu'ils fussent logés dans un hôtel, ils dînaient presque tous les jours à la maison. Pendant un de ces repas, le \\\\, que nous n'épargnions pas, exalta tellement notre haine poétique contre les tyrans, que nous nous déclarâmes tous altérés de leur sang. Monpère secoua la tête en souriant, etmamère descendit à la cave où, grâce à ses soins, il y avait plusieurs tonneaux de vieux vin du Rhin réservés pour les grandes occasions. En déposant elle-même devant nous quelques flacons de cette liqueur exquise, elle nous dit :
— Voilà de vrai sang de tyran, buvez-en à votre soif et chassez-moi bien vite toutes ces vilaines pensées de meurtres et d'assassinats.
— Rien n'est plus juste, m'écriai-je ; oui, il n'y a pas de plus grand tjTan que celui dont on vous offre le sang, et plus vous boirez de ce sang, plus vous serez soumis à son empire. Si nous voulons affranchir le monde, détruisons la \ igné et prenons saint Lycurgue pour patron de cette patriotique croisade.
Les comtes de Stolberg, ainsi que leur ami et compagnon de voyage, le comte de Haugwitz, me proposèrent de me rendre en Suisse avec eux. J'acceptai, d'abord parce que mon père désirait ce voyage, qui devait se prolonger jusqu'en Italie, et parce que je voulais m'éloigner de Lili, afin de savoir s'il m'était en effet impossible de vivre sans elle. Mes préparatifs ne furent pas longs, et je partis en me dispensant de prendre congé de ma bien-aimée ; son ima[;e