‹ Mémoires de GoetheChapitre 161 sur 189 · LIVRE XVIII · texte numérisé non relu

LIVRE XVIII

était si profondément enracinée dans mon cœur que je me croyais toujours à ses cût'S.

Mes joyeux comp:tgnons ne voulaient pas passer par Darmstadt, sans se présenter à la cour, et comme il fallait s"y conduire sensément, ils se mirent sous la direction du comte deHaugwitz. Quoique plus jeune que nous, son caractère avait quelque chose de calme et de posé dont ses amis se moquaient quand ils se faisaient gloire de se conduire en élèves de la nature; mais dans les circonstances où il fallait se poser en comtes, ils avaient recours à sa prudence et à ses habitudes du monde. Pendant que ces messieurs s'amusaient à la cour, j'allai voir mon amiMerk, qui me parla de mon voyage avec eux, d'une façon tout à fait méphistophélique. Après avoir blâmé ma naïve bonhomie, mon éternel laisser passer et laisser faire, et m'avoir répété que je commettais une sottise en m'associantà ces jeunes extravagants, il arriva à la conclusion, que nous ne tarderions pas à nous séparer.

— Tu tends sans cesse, me disait-il, à donner à la réalité une forme poétique, et tes nouveaux compagnons s'efforcent de transformer en réalité, ce qu'on est convenu d'appeler la poésie de la vie. D'un pareil assemblage il ne peut rien résulter de bon.

Cette prophétie commença à se réaliser, même avant! notre départ. de Darmstadt. Les bains froids, en plein air! et en plein jour, faisaient partie des nombreuses extravagances engendrées par l'idée de revenir à l'état de nature. Mes compagnons, pour se dédommager, sans doute, par une inconvenance, des sacrifices qu'à la cour ils faisaient ■ aux convenances, se plongèrent dans un étang situé tout près de la ville. La vue de jeunes gens se baignant tout nus au milieu du jour, dans un lieu découvert et fréquenté, causa un très-grand scandale, dont je profitai pour hâter ' notre 'départ. Pendant le trajet de Darmstadt à Manheim, nous commençâmes déjà à nous apercevoir qu'il y avait nue très-grande différence entre nos manières de penser et

d'agir. Léopold, l'aîné des frères de Stolberg, nous raconta avec feu, qu'il avait été forcé de briser le lien de cœur qui l'attachait à une belle Anglaise. Quand on lui faisait entendre qu'on se trouvait dans un cas à peu près semblable, il s'animait davantage encore, car, selon lui, aucune passion, aucune douleur, ne pouvait être aussi violente, aussi cruelle que sa douleur à lui ; et aucune femme ne pouvait égaler son Anglaise en grâce et en beauté. Plus on cherchait aie calmer, plus sa tète s'égarait ; c'était au point que le comte de Haugwitz et moi, nous fîmes nos ef forts pour détourner la conversation de ce sujet dangereux A la fm de notre premier dîner à Manheim, lorsque le vin avait déjà échauffé nos tètes, Léopold nous proposa de boire à la santé de sa belle, ce que nous fîmes d'une manière très-bruyante. Dès que nous eûmes vidé nos verres, il déclara qu'ils ne devaient plus servir à personne, et nous les lançâmes aussitôt contre la muraille. Au milieu de ce tapage, il me semblait que je voyais iMerk, me tirer par le collet de mon habit ; mais la jeunesse ressemble encore trop à l'enfance, pour qu'à cette époque delà vie, on puisse garder rancune à un camarade parce qu'il nous a causé une sensation désagréable, et nous partîmes gaiement pour Karlsruhe où je retrouvai Klopstock. Invité avec mes compagnons de voyage à un dîner de cour, je m'y conduisis assez bien pour un néophyte. Le Markgraf aimait à parler d'atïaires d'État, tandis que la Markgnetinn dirigeait la con\ersation sur les arts et sur la littérature, ce dont je lui fus très-reconnaissant. Je fus ravi, surtout, de voir à cette cour le jeune duc de Weimar et sa noble fiancée, la princesse Louise de Hesse-Darmstadt, qui s'étaient rendus à Karlsruhe où l'on venait d'arrêter toutes les clauses de leur union. Ils me témoignèrent toujours la même bienveillance ; et lorsque je pris congé d'eux, ils me répétèrent d'un commun accord, qu'ils désiraient me voir bientôt à Weimar. Dans quelques entretiens particuliers que j'eus avec Klopstock, je lui fis part des prin-

Page 1