LIVRE XVllI
Arracher une personne distinguée à un entourage brillant pour la claquemurer dans une maison opulente mais triste, entre un père silencieux et didactique et une mère qui, après sa tâche journalière;, voulait se livrer en paix à des travaux d"aiguille, à des lectures ou à des causeries bienveillantes avec des personnes de son genre, tout cela lui paraissait une cruauté, dont moi non plus je ne me sentais pas le courage de subir les conséquences. Quoique réduit à convenir qu'elle m'avait convaincu, je ne lui promis rien, et je la quittai en proie à ce sentiment énigmatique, qui nourrit les passions que la raison condamne; c'est que l'Amour, cet enfant entêté, ne se cramponne jamais plus fortement à la robe de l'Espérance, que lorsqu'elle s'apprête à le fuir.
Depuis Emmendengin jusqu'à Zurich , rien n'est resté dans ma mémoire, si ce n'est la chute du Rhin à Schaflouse. Là , un fleuve puissant se précipite du haut d'une masse de rochers immenses et marque ainsi le premier degré d'un pays de montagnes , dans lequel on pénètre de degrés en degrés jusqu'aux hauteurs les plus prodigieuses.
En arrivant à Zurich , je m'empressai d'aller voir La\ ater ; il m'accueillit arec une cordialité sereine , confiante et agréable, telle enfin qu'on pouvait l'attendre de la part d'un homme qui ne savait que bénir et dont la seule présence élevait la pensée. Sa femme, pacifique et pieuse, s'accordait parfaitement avec ses manières de voir et de sentir. Pendant son voyage sur le Rhin , il avait fait faire les portraits de toutes les personnes remarquables, afin de les intéresser à son ouvrage , mais les artistes avaient si peu répondu à son attente, qu'il fallait supprimer les portraits ou le texte auxquels ils devaient servir de preuves et d'exemples. Après en avoir longuement causé ensemble, nous prunes le parti de faire corriger les portraits par le dessinateur Lipse , né pour répondre aux exigences du physionomiste, parce que, sans le vouloir même , il poétisait la réalité.
En me chargeant de revoir les volumes suivants de la Physionomiqiœ, Lavater m'imposa une tâche bien pénible. Le manuscrit du texte me fut envoyé à Francfort, avec les portraits, et il m'avait donné le droit de supprimer, de changer, d'intercaler, de faire enfin tout ce que je jugerais nécessaire. Il va sans dire que je n'usai que fort sobrement de ce droit. Une seule fois, je me permis de remplacer une sortie violente contre un critique injuste, par un petit poëme sur la nature, ce dont Lavater me blâma beaucoup , mais dès que sa colère fut passée, il approuva ce que j'avais fait. Quand je revois aujourd'hui les quatre volumes de la Physionomique, il me semble que les ombres d'anciennes connaissances passent devant moi, pour me donner maintenant autant déplaisir , que jadis ils m'avaient causé de tourments.
Je ne demeurais plus à Zurich avec mes compagnons de voyage ; leurs parties de campagne n'étaient pas de mon goût , mais à la ville nous nous voyions encore assez souvent. Ils s'étaient présentés chez Lavater avec toute la présomption que peuvent inspirer la jeunesse et le titre de comte. L'habile physionomiste ne les jugea pas comme les avaient jugés les autres hommes ; Léopold de Stolberg, surtout, l'intéressa beaucoup.
— Je ne sais, me disait-il, pourquoi vous vous récriez tous contre ce jeune homme, je n'en ai jamais vu que la nature ait doué d'un caractère plus doux, plus tendre et plus noble, certes, je suis loin encore d'être arrivé à une parfaite connaissance des physionomies, mais la manière dont le monde les juge m'afflige sérieusement.
Depuis son voyage sur le Rhin, l'influence de Lavater s'était augmentée au point, qu'on venait le voir de tous côtés. Ne voulant éveiller ni l'envie ni la jalousie , il eut soin d'engager ses visiteurs à se présenter chez les hommes remarquables du pays, et, surtout chez Bodmer, et nous nous empressâmes d'aller offrir nos hommages à ce digne vieillard. Après avoir traversé la vieille