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ville , située sur les hauteurs de la rive gauche du hic, nous gravîmes un sentier rapide qui nous conduisit à un faubourg champêtre , gracieusement jeté entre les murs et les remparts de la ville. C'est là, que se trouvait la maison de Bodmer ; il y était né et n'avait jamais eu d'autre demem'e. On nous introduisit dans une chambre du premier étage, où nous trouvâmes un vieillard en3ore vert et de taille moyenne. Il nous reçut gracieusement et nous adressa le compliment qu'il avait l'habitude de faire à tous ses jeunes visiteurs.
— J'espère , nous dit-il , que vous me saurez gré d'avoir retarde mon départ de ce monde , jusqu'à ce quf j'eusse pu faire votre connaissance, me réjouir de vos tu lents et vous souhaiter un heureux avenir.
De notre côté, nous le félicitâmes de ce que, tout en appartenant comme poëte, au monde civilisé, sa vie eût pu s "écouler dans une demeure tout idyllique. La permission que nous lui demandâmes d'esquisser le point de vue que l'on découvre de sa fenêtre, lui fut très-agréable. Notre admiration enthousiaste pour les progrès de tout genre qui , depuis quelques années, s'étaient opérés en A-llemagne, lui arracha plus d'un sourire ironique, ce qui ne nous empêcha pas de nous séparer les meilleurs amis du monde. Je ne parle point de son extérieur, parce qu'il me semble, qu'en général, les voyageurs devraient s'abstenir de donner le signalement des personnes remarquables qu'ils visitent , comme s'il s'agissait de les faire arrêter. Au reste , le portrait de Bodmer , par le célèbre Graff , le représente avec une fidélité parfaite.
J'eus le bonheur de retrouver à Zurich , mon jeune am" Passavant, fils unique, d'une riche famille «alvinistc de Francfort, venu à Zurich pour se fortifier dans une doctrine qu'il devait enseigner en qualité de prédicateur. A peine nous fûmes-nous embrassés, qu'il me proposa de visiter les montagnes qu'il avait déjà parcourues avec ravissement, et qu'il voulait me faire admirer à mon tour.
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J'y consentis avec plaisir, et nous nous embarquâmes sut le lac, pur une magnifique matinée. Les vers suivants, composés sur le bateau, donneront une juste idée des sensations que j'éprouvais alors.
«' Dans ce monde splendide et libre, j'aspire une vie (i nouvelle. Qu'elle est aimable et bonne , la nature qui (( me presse ainsi sur son sein ! La vague berce notre « esquif, il fend l'eau au battement cadencé des avirons, <i et dans si course r p'ile il rencontre des montagnes u nuageuses qui s'élèvent jusqu'au ciel.
« Mes yeux ! ô mes yeux, pourquoi vous abaissez-vous? « Rêves d'or, voulez-vous de nouveau vous emparer de « moi ? Fuyez , avec tous vos brillants trésors , car ici, a régnent l'amour et la vie !
« Des millions d'étoiles vacillantes étîncellent sur les « flots , le lointain pyramidal boit les douces vapeurs du « lac, près de ses rives, les moissons jaunissantes se rea flètent sur l'onde, et les ailes rafraîchissantes du souffle a du matin enveloppent les ombrages de la baie. »
Nous débarquâmes à Lichterswyl, où le docteur Hotze, auquel Lavater nous avait recommandés, nous accueillitde son mieux, et nous donna d'utiles conseils sur notre excursion. Un sentier rapide nous conduisit sur les hauteurs d'alentour, d'où l'on jouit d'une vue magnifique sur le lac,
« Qu'il me rendrait heureux ce tableau , si je ne t'aia mais pas, chère Lili ! et cependant , chère Lih , poura rais-je connaître le bonheur si je ne t'aimais pas ! »
Ces vers aiTachés à mon ravissement, m'ont paru plus à leui' place ici que dans mon recueil de poésies. La route s?.uvage, souvent même dangereuse qui, à travers la vallée de Schindellegi, nous conduisit à Maria-Einsiedelen, ne diminua en rien notre bonne humeur. De nombreux pèlerins qui passaient devant nous en chantant de pieux cantiques; animaient ces montagnes désertes de la manière la plus pittoresque ; nous les suivîmes de près, et avec émotion. Les cérémonies de l'Fglise romaine ont toiijor.i:
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quelque cho^e d'imposant pour les protestants, car ils n'y voient que l'intention primitive, et pénètrent ainsi jusqu'au noyau du fruit sans s'occuper de son enveloppe ni même de l'arbre qui l'a nourri. Bientôt nous aperçûmes au fond d'une vallée stérile, un vaste couvent avec une magnifique église, dont la chapelle principale occupe la place où était jadis l'ermitage du saint patron de cette église. Grâce à l'étincelle divine dont ce saint était animé, il alluma en ce lieu un foyer de piété qui attire perpétuellement un grand nombre de croyants, en dépit des fatigues et des périls du voyage.
On nous conduisit dans une chambre qui contenait les ol'jets curieux et précieux que possédait le couvent. Parmi ces objets se trouvaient plusieurs pièces d'orfèvrerie, dans l'ancien goût artistique et admirablement travaillés. Je fus charmé, surtout d'une petite couronne dentelée, pareille à celles que les peintres aiment à placer sur la tète des reines de l'antiquité. Le dessin était si heureux, l'exécution si parfaite, les pierres précieuses de diiférentes couleurs avaient été si ingénieusement placées, que le tout produisit sur moi l'efl'et d'un chef-d'œuvre, sms qu'il m'eût été possible d'expliquer artistiquement Dourquoi il me paraissait ainsi. Je demandai la permission de prendre cette couronne à la main afin de l'admirer de plus près; on me l'accorda. A peine l'avais-je délicatement soulevée, qu'il me semblait que je devais la poser sur la tète de Lili, et la conduire devant une glace afin qu'elle pût s'admirer et voir le bonheur qu'elle répandait autour délie. J'ai plus d'une fois pensé depuis qu'une pareille scène ferait un charmant tableau , qu'on ne pourrait regarder sans éprouver le désir d'être à la place du jeune roi qui vient de s'assurer une ravissante fiancée et un empire nouveau.
La géognosie, qui morcelle si impitoyablement les douces impressions que la vue de la magnifique surface de la terre produit sur notre esprit, ne m'avait pas encore attiré dans
l'a réalité de son domaine, ni égaré dans le labyrinthe d'une géologie fantastique. Aussi le moine qui venait de nous faire passer dans le cabinet d'histoire naturelle, fut-il obligé de me faire remarquer une petite tête de sanglier fossile, trouvée dans les environs de Rappersvvyl, dont le sol marécageux depuis les temps primitifs, est très-propre à recevoir et à conserver pour Pusage de la postérité, ces sortes de momies du passé. Une gravure de Martin Schœn, représentant la mort de Marie, m'impressionna comme tout ce qui est parfait, c'est-à-dire, qu'elle m'inspira le désir de renouveler souvent le bonheur que me causait sa vue, désir qui ne m'a jamais quitté et que, quoique bien longtemps après, j'ai fini par satisfaire, en me procurant, à force de recherches, un exemplaire de cette gravure.
Le 16 juillet 1775 (c'est pour la première fois que je trouve des dates précises sur mes notes quotidiennes de l'époque), nous atteignîmes des sommets sauvages et agrestes ; le soir, à huit heures moins un quart, nous nous trouvâmes en face de deux rochers qui élèvent majestueusement leurs masses dentelées dans les airs ; leurs découpures étaient entièrement remplies de neige. Une antique forêt ie pins étendait un sombre et grave tapis sur le terrible abîme au fond duquel nous nous proposions de descendre. Après une courte halte, nous nous engageâmes hardiment sur un sentier qui se précipite de rochers en rochers, de plateaux en plateaux jusqu'à Schwytz, où nous arrivâmes à dix heures du soir. Nous étions à la fois fatigués et surexcités ; et comme nous éteignîmes précipitamment avec d'assez bon vin la soif ardente que la course nous avait donnée, nous achevâmes de nous exalter. Qu'on se figure le même jeune homme qui, deux ans plus tôt,"^avait publié Werther, jeté tout à coup dans l'état de nature, avec un ami de son âge et admirateur enthousiaste de son talent, m comprendra alors que tous deux devaient s'abandonner jans réserve aux souvenirs de leurs passions présentes et pass( es, former des plans sans suite^ et se jeter dans lem-
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pire illimité de la fantaisie. Je n'essaierai point de décrire cet état, dont je n'ai trouvé dans mes notes, d'autre trace que cette phrase : « Nos rires et nos cris de joie se sont prolongés jusqu'à minuit. » Le lendemain matin nous vîmes de notre fenêtre, les deux rochers en face desquels nous nous étions trouvés la veille ; ces immenses et irrégulières pyramides naturelles, s'él&vaient de nuages en nuages jusqu'à perte de vue.Versuneheure après midi nous partîmes de Schwytz pour nous rendre sur le mont Riggi ; à deux heures nous nous embarquâmes sur le lac des Quatre Cantons, par un soleil magnifique. A force de bonheur, nous ne voyions plus rien ! Deux robustes jeunes filles conduisaient notre bateau, elles nous parurent si gracieuses ainsi, que nous les laissâmes faire. Dans l'île où nous débarquâmes, on voit des ruines qui passent pour celles du château fort qu'habitait le tyran de la Suisse. Quoi qu'il en soit, un ermite est venu cacher sa cabane au milieu de ces débris. Nous nous mîmes aussitôt à gravir le mont Ri^i; à sept heures et demie, nous étions près de la Mère de Dieu dans laneige ^'^msnows passâmes à côté de la chapelle et du couvent, et nous nous arrêtâmes à l'auberge qui a un bœuf pour enseigne. Le dimanche matin, 18 du mois, nous nous mîmes à dessiner la chapelle; à midi nous arrivâmes aux bains froids de la fontaine des Trois-Sœurs ; à deux heures un quart nous avions atteint le sommet du mont, et nous nous trouvions au milieu des nuages, ce qui nous déplut beaucoup, parce qu'ils nous empêchaient de voir autour de nous. Mais lorsque ces nuages se déchirèrent tout à coup et formèrent des cadres mouvants au milieu desquels se dessinaient des têtes fantastiquement éclairées par lesoleil, et qu'un vent légerfaisait voyager dans l'air, nous ne pùm.es nous arracher à ce spectacle magnifique que nous n'avions encore jamais vu et que nous ne pouvions pas espérer de revoir. A huit heures lu soir nou? revînmes à l'auberge, où nous réparâmes nos /orces, grâce aux poisson^ *'rits, aux œufs, et surtout au vin
qu'on nous servit en abondance. Dès qu'il commença à fiiire nuit, des sons calmes et confus vinrent caresser nos oreilles et nous inviter au repos; c'étaient les tintements de la cloche de la chapelle, le clapotement de la fontaine, le murmure du vent et Técho lointain de quelques cors de chasse.
Le 1 9, à sept heures du matin, nous descendîmes sur les rives du lac des Waldstaîdtes, et nous nous embarqucâraes à Fitznau.pour nousrendreà Gersau, où nousdinâmes dans une auberge sur le bord du lac.Vers deux heures nous nous trouvâmes en face de Griitli, où les trois héros suisses s'unirent par leur célèbre serment, puis nous passâmes près du plateau, sur lequel s'élança Guillaume Tell, place que les légendes et les peintres ont immortalisée. A trois heures nous vîmej, Fluslen, où il s'était embarqué; à quatre heures nous arrivâmes à Altorf, où il abattit la pomme placée sur la tête de son fils. Le cœur plein de ces souvenirs, on traverse le labyrinthe de rochers qui s'élève des bords du lac et qui n'ont rien à nous dire. Inébranlables et tranquilles, ils ressemblent aux coulisses d'un théâtre ; le bonheur ou le malheur, la joie ou le deuil, sont représentés par les personnages dont, ce jour-là, les noms se trouvent sur l'afîiche. De semblables réflexions étaient cependant alors bien loin de nous, nous voulions oublier le passé le plus récent; par l'avenir qui nous apparaissait gigantesque,, merveilleux et inexplicable, comme les montagnes que nous traversions.
Le 20, à trois heures après midi, nous partîmes d'Amstadt, où nous avions mangé d'excellent poisson frit. Arrivés à la source de la Reuss qui jaillit du sein d'une énorme masse de rochers , je ne pus m'empêcher de me désaltérer dans cette eau si fraîche qui bouillonnait sur un lit de cailloux. Bientôt nous rejoignîmes une caravane de chevaux de somme, qui était partie longtemps avant nous, nous la suivîmes sur les énormes amas de neige qu'elle traversait, c'était une digue accidentelle que l'hiver avait formée.