LIVRE XVIII. 3S
elle raccourcissait considérablement la route et évitait aux voyageurs la peine de monter et de descendre les montagnes. Les eaux de la vallée commençaient cependant déjà à la miner, et ii était facile de prévoir qu'elle ne tarderait pas à disparaître.
A huit heures du soir, nous arrivâmes àWasen, où nous n'eûmes pour nous remettre que le gros et lourd vin de la Lombardie, que nous ne pûmes boire qu'en y mêlant beaucoup d'eau et de sucre. Le 21 , nous commençâmes à gravir des rochers qui devenaient toujours plus terribles, jusqu'au pont du Diable. Là, mon ami Passavant me fit faire une halte et m'engagea à esquisser un des sombres points de vue dont nous étions entourés. Les contours réussissaient assez bien, mais rien ne voulait se placer ni sur le premier plan ni dans la perspective; c'est que ma pensée n'avait pas de langue pour peindre de pareils objets. Nous nous remîmes en route, et le sauvage, l'eflroyable s'agrandissaient à chaque pas. Les plates-formes devenaient des chaînes de montagnes arides, les profondeurs se changeaient en gouffres sans fond. Arrivé au passage appelé le Trou d'Urseren, je le traversai de fort mauvaise humeur; ce que j'avais vu jusque-là était terrible, mais grandiose; les ténèbres de ce passage anéantissaient fout. Mais à peine l'avais-je franchi qu'un spectacle ravissant vint s'offrir à mes regards. Une petite rivière serpentait à travers une vallée riante et assez vaste pour nourrir de nombreux habitants. Derrière la petite ville d'Urseren, située dans cette vallée, s'élève une majestueuse forêt de pins, objet de la vénération générale, car elle garantit la ville contre la chute des avalanches. Ma joie en revoyant de vertes prairies, des rives plantées de saules, enfin tous les trésors de la végétation, dont j'avais été si longtemps privé, ne pouvait être comparée qu'à celle de mon ami, qui m'avait préparé cette surprise. Les célèbres fromages d'Urseren nous parurent exquis, et nous les arrosâmes largement d'un vin médiocre, il est vrai, mais qui n'en
donna pas moins à notre imagination un élan fantastique. Le 22, nous quittâmes cette fertile vallée pour entrer de nouveau dans une contrée pierreuse et sans aucune trace de végétation. Autour de nous des rochers arides couverts de mousse et de neige; au-dessus de nos têtes des nuages que des bouffées de vent amoncelaient et chassaient tour à tour; de tous côtés le fracas des cascadeS;, et, sur les sommets les plus élevés, le tintement des sonnettes suspendues au cou des chevaux de somme, dont il était impossible de découvrir la marche. Certes, dans un pareil désert, il était facile à l'imagination de placer des nids de dragons au fond de chaque gouffre. Je me sentais cependant presque égayé par la vue d'une cascade tombant de degrés en degrés et grossie par la fonte des neiges; elle formait un tableau grandiose devant lequel les nuées voyageuses étendaient ou relevaient3 au gré de leurs caprices, un rideau vaporeux.
Chemin faisant, nous passâmes devant des nappes d'eau que j'appellerai des lacs nébuleux, parce qu'il était difficile de les distinguer des nuages. Bientôt après, un vaste édifice sortit des brouillards du soir; c'était l'hospice du Saint- Gothard. L'espoir de nous trouver bientôt sous ce toit hospitalier nous causa une grande satisfaction.
J.ÏYRE XIX.
Le mont Saint-Gothard et son hospice. — J'ai un instant l'intention d'aller visiter l'Italie. — Le souvenir de Lili me retient. — Vers qi'.e m'inspire ce souvenir. — Je retourne à Zurich où je ne retrouve plus les comtes de Stolberg. — Les excentricités qui les ont forces de quitter cette ville. — Mon retour à Francfort. — Ma position péniMe envers Lili. — La foule d'hommes distingués qui l'entourent et la manière dont elle reçoit leurs hommages achèvent de me désoler. — — Je peins mon déjiit dans une pièce de vers intitulée : Le parc de Lili. — Je commence Egmond.
Annoncés p^r l'alroiement d'un petit chien, une femme âgée, mais encore robuste, vint nous ouvrir la porte. Apr^s avoir dit que le Pater était allé à Milan, qu'il reviendrait dans la soirée, et qu'en attendant elle nous recevrait de son mieux, elle nous conduisit dans une vaste chambre bien chauffée, où elle nous apporta, du fromage, du pain et du vin, en nous promettant un bon souper. Pendant que nous repassions les événements de la journée, dont aucune poésie ne pourrait plus jamais nous rendre les impressions vai iées,leAv(e/- arriva. Nouslui témoignâmes notre surprise de ce qu'il avait pu se résoudre a vivre dans ce déseï t, loin de toute société. Il nous assura que les visiteurs ne lui manquaient jamais, parce que l'échange des marchandises entre l'Allemagne et l'Italie était très-consideralile, et que les jeunes gens des deux pays venaient étudier chez lui la manière dont se faisaient ces échanges, auxquels, au reste, il était matériellement intéressé, ce qui nous expliqua ses fréquentes excursions à Milan.
Complètement remis par un long et profond sommeil, je me rendis le lendemain matin près du sentier par où
lûii descend en Italie, et je me mis à dessiner à ma façon, c'est-à-dire, de manière que mes esquisses ne pouvaient jamais servir de base à un tableau. Ces noirs rochers, dans lesquels les neiges fondues avaient incrusté de blancs sillons nen sont pas moins restés gravés dans ma mémoire.
Mon ami ne tarda pas à venir me trouver pour me demandersi jen'avais pasenvie de descendre à travers tous ces gouffres béants jusqu'à Bellinzona, d'où nous pourrions facilement nous rendre à Milan, puisque l'argent ne nous manquaitpas.Ne pouvant prendre subitement une pareille résolution, je lui dis d'aller préparer notre départ de l'hos pice, et que nous verrions après. Il est des moments où l'homme se laisse entièrement guider par ses souvenirs. La Lombardie s'étalait devant moi comme un pays complètement étranger; l'Allemagne m'était connue, je la chérissais ; au reste il y avait en elle un élément dont je ne me sentais pas encore la force de franchir les limites.
Pendant les plus beaux jours de nos amours , Lili m'avait donné un petit cœur en or, qui était encore suspendu sur ma poitrine, je l'en retirai pour le couvrir de baisers,et j'improvisai les vers suivants :
« Souvenir! bonheur dont l'écho même s'est perdu dans « le vague , survivras-tu aux liens de nos âmes? Peux-tu « prolonger les instants si rapides de l'amour?
« J'ai fui loin de toi, Lili, et le charme qui m'attachait à « tes pas me suit à travers des vallées étrangères, à trace vers des forêts et des pays inconnus. Hélas ! le cœur de (.< Lili ne pouvait sitôt tomber de mon cœur à moi.
« Je ressemble à l'oiseau échappé de sa cage qui re- « tourne à la forêt, traînant après lui un débr'<s de sa « chaîne, triste témoin de sù captivité ! Non, ce n'est plus « l'oiseau né li! re, il a eu un maître 1 »