LIVRE XIX
En voyant revenir mon ami avec l'homme charg('; de nos effets, jo me levai avec précipitation, et craignant qu'ils ne m'entraînassent malgré moi sur la route de l'Italie, je pris le sentier par lequel nous étions arrivés à l'hospice. Malgré son affection pour moi. Passavant hésita un instant, puis il me suivit de loin. Lorsque nous nous réunîmes enfin, il approuva le parti que j'avais pris, mais sans se consoler de ne pas avoir poursuivi notre route jusqu'en Italie, voyage dont il avait depuis longtemps le projet, et dans lequel il s'était flatté de m'entrainer par une ruse bienveillante.
A mon retour à Zurich, je n'y trouvai plus les comtes de Stolberg, leur séjour en cette ville avait été abrégé par une aventure assez bizarre pour mériter d'être rapportée. A cette époque, les voyageurs n'étaient encore tourmentés ni par la police, si ardente à \i3iter les passe-ports, ni parles douaniers et consorts, qui rappellent à chaque instant aux étrangers qu'on est aussi tracassés au loin que chez soi, ce qui les autorisait à croire qu'en quittant leurs foyers d. ir.f stiques ils se trouvaient au milieu d'un^ nature indépendante et libre. Cette observation servu.i peut-être d'exc»jse à mes compagnons de voyage, qui s'étaient imaginé que la Suisse, dont Gessner avait fait le théâtre de ses idylles, était le véritable local où la verdeur de la jeunesse pouvait se mouvoir à son aise. Les bains leur parurent la première manifestation matérielle de leurs rêves poétiques^ tt ils ne purent résister à la tentation de se plonger dans les rivières ou dans les lacs, moi-même je m'étais laissé aller à partager ce plaisir avec eux, mais à une distance du rivage que nous crûmes suffisante pour nous soustraire aux regards des curieux. Le scandale que nous causâmes, me rappela que des corps nus se voient de loin, et je renonçai à ces bains en engageant mes amis à en faire autant. Ces pauvres jeunes gens qui, sans se donner de mauvaises pensées, pouvaient se voir à demi vêtus comme les bergers des idylles, ou entièrement nus comme
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les dieux du paganisme, ne tinrent aucun compte de mes avis. Bientôt des amis bienveillants les engagèrent à s'abstenir de ces sortes d'excentricités, parce qu'ils ne se trouvaient pas dans un pays sauvage, mais dans un Ét;it qui tenait à conserver les mœurs pures d'un passé respectable. Touchés de ces observations^ ils abandonnèrent les rives trop fréquentées du lac, mais les montagnes d'alentour, leur offraient des eaux si fraîches, qu'ils y cherchèrent un remède contre les chaleurs brûlantes de juillet, en poussant des cris de joie, pour initier les sombres rochers aux scènes ravissantes des idylles. Ces poétiques tintamarres les dénoncèrent aux malveillants qui, sans doute, les avaient suivis : une grêle de pierres les assaillirent; heureusement elles ne les atteignirent })oint, mais ils reprirent leurs habits et quittèrent brusquement la contrée. Les conséquences de leur folie, retombèa'cnt d'abord sur Lavater, qui avait connu et reçu chez lui, ces voyageurs cyniques et antichrétiens. En homme habile, il profita de l'inflaence que lui donnait sa qualité de chef du clergé du pays pour détourner l'orage, et tout rentra dans l'ordre.
Dans les fragments des voyages de WertJier, j'ai cherché à peindre les obstacles que l'organisation légale et régulière de la Suisse, oppose aux folles espérances de la jeunesse, qui croit y trouver la vie de nature dans toute sa sauvagerie. Les Suisses se sont fâchés de cette peinture, parce que le public voit toujours dans une manifestation poétique, une opinion arrêtée, un blâme didactique, et je me suis abstenu de continuer le voyage de Werther, jusqu'au moment où commence le roman, voyage qui n'eût pas été sans utilité pour les hommes qui aiment à étudier la nature humaine.
Après avoir en passant par Darmstadt procuré à mon ami Merk,' le triomphe d'avoir eu raison en prophétisant ma prochaine séparation de mes amis de voyage, je revins à Francfort. Mon père était d'autant plus mécontent de ce que je n'avais pas visité l'Italie, que la Suisse avec ses