‹ Mémoires de GoetheChapitre 167 sur 189 · LIVRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE XIX

lacs nébuleux et ses nids de dragons, ne l'intéressait pas du tout, et il ne manqua pas de nie répéter que lorsqu'on n'avait pas vu Naples, on n'avait pas vécu.

Je savais que pendant mon absence , on avait fait comprendre à Lilij qu'il était indispensable de rompre avec moi, parce que, par mon voyage auquel rien ne m'obligeait, j'avais suffisamment prouvé que cette rupture était dans mes intentions. Les rapports de société ne laissèrent cependant pas de nous rapprocher fort souvent et de nous mettre par là dans une position aussi pénible qu'équivoque. 11 y eut des moments où le passé paraissait vouloir renaître, mais, semblable à des feux follets, ces moments se perdirent aussitôt dans les ténèbres. Des amis communs m'avaient appris que Lili, convaincue des difficultés qu'offrait notre union, pourrait, par amour pour moi, renoncer à tous les avantages de sa position et me suivre en Amérique, car alors l'Amérique était l'Eldorado de tous ceux qui se sentaient gênés dans leur sphère. Ces révélations, loin de ranimer mes espérances, achevèrent de les détruire. La belle et vaste maison de mon père, offrait, selon moi, une position préférable aux avantages brillants mais incertains, qu'elle voulait me faire aller chercher au delà des mers. En sa présence, cependant, mes anciens désirs reprirent toute leur force et mes hésitations recommencèrent. Ma sœur m'écrivait toujours cette phrase : a Si vous ne pouvez pas faire autrement, mariez-vous, et, alors, armezvous de courage; il est des positions qu'il faut savoir supporter, mais que l'on ne doit jamais choisir. »

Tout ce qui nous entourait s'opposait à notre mariage, je savais cependant qu'il y avait en Lili une force qui pouvait tout vaincre.

Il est généralement vrai que dès qu'un nouvel amour se forme, il étend un voile impénétrable sur le passé des amants, car laffection ne s'occupe pas de ces antécédents. Mon amour pour Lili devait cependant son origine aux confidences des tendres sentiments qu'elle avait fait naître

chf'z les jeunos gens qui fréquentaient sa maison. C'est que des amants réellement épris, ne voient dans tout ce qu'ils ont éprouvé antérieurement, que les préparatifs de leur bonheur actuel; et les penchants du passé ne sont à leurs yeux que des fantômes qui s'enfuient aux premiers rayons d'un jour nouveau. Mais hélas ! à l'époque de la foire de Francfort, ces fantômes reparurent avec toutes les apparences de la réalité. De nombreux amis en relation de commerce avec l'importanto maison des parents (le Lili, y furent reçus avec empressement, et il était facile de voir que tous avaient des prétentions sur la ravissante jeune fille. Les jeunes prétendants, sans être importuns, ne manquaient pas d'assurance; les hommes d'un âge plus avancé, cherchaient à plaire par une convenance gracieuse, et il y avait parmi les uns et les autres des hommes fort beaux et jouissant d'une fortune considérable. Mais ce furent surtout les vieux messieurs avec leurs allures d'oncles qui me désespérèrent; ils ne pouvaient tenir leurs mains en repos, ni se lasser d'imprimer des baisers sur le front qu'on leur abandonnait en souriant. La conversation ne roulait que sur les souvenirs de parties de campagne, de bals, de promenades sur l'eau, démystifications qu'on avait fait subir à des prétendants ridicules. En un mot, tout ce que je voyais, tout ce que j'entendais ne pouvait qu'exciter la jalousie d'un amant malheureux. Lili cependant, loin de me négliger, ne manquait jamais de ni'adresser des phrases obligeantes applicables à notre position mutuelle.

Détournons-nous de cette situation dont le souvenir m'est encore si cruel, et revenons à la poésie qui me pro cura des consolations efficaces. Le Parc de Lili, petit poëme dont la composition remonte à cette époque et qu'on trouvera dans le recueil de mes poésies, exagère le mal avec une violence passionnée et donne par des images aigrement comiques; à la douleur de la renonciation les allures du désespoir. Les vers suivants peignent

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