‹ Mémoires de GoetheChapitre 168 sur 189 · LIVRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE XIX

mieux ce qu'il y avait de gracieux dans mon malheur.

« Vous vous fanez, roses aux doux parfums! ce n'est pas mon amour qui vous a fait éclore; n'importe, fleurissez pour l'amant sans espoir dont le regret vient de briser le cœur !

« Le souvenir en deuil me retrace les jours heureux, où l'appartenant tout entier, mon ange chéri, je me rendais dans mes jardins dès l'aube du jour pour y cueillir les boutons prêts à s'entr'omTir.

« Les boutons, les fleurs et les fruits, je déposais tout à tes pieds, et sous ton regard, mon cœur battait d'espérance.

« Vous vous fanez, roses aux doux parfums ! ce n'est pas mon amour qui vous a fait éclore; n'importe, fleurissez pour l'amant sans espoir dont le regret vient de briser le cœur !

L'opéra : Erwine et Elmire, que la gracieuse romance du Vicaire de Wakefield, m'avait inspiré, a été composé dans un moment où nous étions loin de présumer qu'un sort à peu près semblable nous attendait. J'aurais voulu que toutes les poésies de cette phase de ma vie eussent été conservées. L'animation d'un amour heureux, augmentée par des inquiétudes toujours croissantes, m'avait inspiré des chants qui peignent l'impression du moment sans aucune exagération. Les sommets de bonheur auxquels je me suis élevé parfois, les abîmes de douleur où je tombais trop souvent, je leur ai à tous consacré un son de ma lyre.

Ma mère avait soin d'épargner à mon père , le chagrin des détails de mes hésitations qui l'eussent profondément affligé, car s'il n'osait plus espérer qu'un jour il installerait dans sa maison cette jeune personne qu'il avait si volontiers acceptée pour bru, il ne pouvait s'accoutumer à l'idée de la voir remplacée par cette dame de cour^ nom sous lequel il désignait Lili, dans ses conversations intimes avec sa femme. Il n'en laissa pas moins cette liaison suivre

son cours naturel^ et continua à s'occuper activement de mes affaires judiciaires qui, sous son égide, prenaient toujours plus d'extension. Heureusement mes travaux poétiques et l'accueil qu'on leur faisait lui causaient tant de satisfaction , que loin de m'empêcher de m'y livrer, il m'engagea à m'occuper de productions nouvelles sur lesquelles il aimaii à causer longuement avec moi.

Après avoir montré dans Gœtz de Berlicldngen, le symbole d'une époque importante de l'histoire d'xVUemagne, je cherchai un nouveau sujet dans l'histoire des autres États de l'Europe , et la révolution des Pays-Bas captiva mon attention. Gœtz prouve qu'un guerrier doué de qualités supérieures , se perd quand il s'imagine que dans les temps d'anarchie , l'homme fort et bien pensant peut arrêter les progrès du mal; Eymond représente un état de choses juste et consolidé, mais qui ne saurait se maintenir quand il est attaqué par un despotisme sévère et bien combiné. J'avais souvent parlé à mon père de cette tragédie déjà achevée dans ma tête ; et comme il avait hâte de lavoir imprimée et admirée, je me misa l'écrire, non avec suite, ainsi que j'avais fait pour Gœtz, mais en ne m'ocr upant que des scènes principales, sans songer à leur cuchainement. J'allais assez vite cependant , car mon père, persuadé que ce qui avait été facilement et promptemcnt conçu devaits'exécuter de même, me faisait travailler joi:r et nuit.

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