‹ Mémoires de GoetheChapitre 169 sur 189 · LIVRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE XX

Je continue Egmond et je commence plusieurs autres ouvrages. Considérations sur les travaux de l'intelligence. — Je reconnais que je ne puis renoncera Lili qu'en la fuyant. — Le duc et la duchesse de Weiniar passent par Francfurt. — Ils m'invitent à diner. — Aventure bizarre à cette occasion.— J'attends un seigneur de leur cour qui doit venir me prendre pour me conduire à Weimar. — Ce seigneur n'arrive point. — Mon père est plus que jamais convaincu qu'on se moque de moi pour me punir de mon espièglerie envers ^Vieland. — il m'ordonne d'entreprendre enlin mon voyage en Italie, projeté depuis si longtemps. — Je demande un délai de quinze jours pendant lequel je me liens enfermé chez moi.— Mes promenades nocturnes et une pause sous la fenêtre de Lili. — Personne ne vient me chercher et je suis forcé de partir pour l'Italie. — Je m'arrête chez une amie à Heidelberg où je fais la connaissance de mademoiselle de W***. — Au moment de m? remettre en route je reçois un courrier du duc de Weimar. — Le retard qui m'a causé tant de chagrin s'explique à ma satisfaction. — Je quitte Heidelberg pour me rendre à la cour de Weimar.

L'ardeur avec laquelle je continuais à écrire Egmond et l'arrivée d'un célèbre artiste , m'aidèrent à supporter le chagrin qui venait m'assiéger trop souvent. Cet artiste, C'était Jeaiî-Melchior Kraus ; né à Francfort , il avait perfectionné son talent à Paris , où les artistes allemands étaient alors fort estimés. Philippe Hackert y avait acquis de la gloire et de la fortune. Le naïf faire allemand de ses paysages plaisait aux Français , comme une oppositioii à celui de leurs peintres, entièrement basé sur des principes convenus. Le graveur Wille et le dessinateur Grin:im, achevèrent de consolider la bonne idée qu'on s'était faite du mérite des Allemands. Boucher et Watteau , ces deux peintres distingués, dont les œuvres quoique disper-

sées par le temps, sont encore justement estnnées, favorisèrent les innovations de l'art allemand. Kraus s'était fait admirer par l'heureuse exécution de ses portraits de famille, et par ses paysages , que la netteté des contours , la touche heureuse des masses et l'éclat du coloris , rendaient fort agréables à Toeil. A ces qualités d'artiste, il joignait un caractère bienveillant et social ; modeste sans humilité, digne sans orgueil et toujours prêt à rendre service , il s'était fait aimer et estimer par tout le monde. Le baron de Stein l'avait attiré près de lui à Nassau, pour diriger et compléter le talent de si fille. Lorsque cette jeune personne épousa le comte de Werther, Kraus accompagna les nouveaux époux en Thuringe. En revenant de ce pays, il passa par Weimar ; on l'y connaissait déjà de réputation , et sa personne parut si agréable , qu'on chercha par tous les moyens possibles à retarder son retour dans sa ville natale. A peine y fut-il arrivé qu'il vint me voir, et j'éprouvai aussitôt le désir de me lier avec lui. En feuilletant la riche collection de dessins qu'il avait rapportés de son voyage , je m'arrêtai de préférence sur ceux (Jïli représentaient une vue ou une habitation de Weimar. Je reviens à mes rapports avec Lili. C'est parce qu'il me paraissait impossible de vivre sans elle, que de la cime du mont Saint-Gothard, j'avais repris le chemin de l'Allemagne, au lieu de descendre en Italie. Une passion fondée sur l'espoir d'une union légale, s'éteint difficilement chez l'homme, car la loyauté de ses désirs l'entretient sans cesse. La jeune fille ne se trouve pas dansla même position. En sa qualité de descendante de Pandore , elle possède le don d'attirer, ce qui l'expose souvent à s'etïrayer du nombre de ses adorateurs. Un seul cependant finira par être choisi, mais ce choix , c'est presque toujours le habard qui le dicte. Mon beau voyage en Suisse était loiq d'avoir produit l'effet que j'en avais espéré ; je me sentais loin de Lili , mais il m'était impossible de supposer que nous étions séparés, et je revins à Francfort. Se revoir, est

pour des amants heureux un véritable paradis ; pour ceux que la raison s ''pare, c'est l'enfer. En me retrouvant dans le monde au milieu duquel vivait Lili, je sentais plus vivement que jamais la force des considérations qui m'obligeaient de renoncer à elle ; en la revoyant , l'idée qu'elle était perdue pour moi me déchirait le cœur, et je compris que le seul parti qu'il me restait à prendre, c'était de la fuir de nouveau. J'étais Ja;i3 cpfte disposition d'esprit, lorsque j'appris que le jeune duc de Wri.innr et sa nouvelle épouse ne tarderaient pas à quitter Karlsridio, qu'ils passeraient par Francfort et qu'ils m'emmèneraient avec eux. Jlon attachement à la personne du duc, qui s'était manifesté dès la première fois que j'eus le bonheur de le voir, ma vénération pour la jeune princesse que de vue, du moins, je connaissais depuis longtemps, mon désir de voir Wieland et de réparer par l'expression sincère de mon estime , l'espièglerie dont je m'étais rendu coupable envers lui , étaient des motifs suffisants pour me faire désirer un voyage à Weimar, lors même que ma cruelle position envers Lili ne m'aurait pas mis dans la nécessité de quitter Francfort.

Les jeimes ducs de Memmgen qui voyageaient sous la direction du conseiller intime , M. de Dûrkheim, s'étaient arrêtés à Francfort et demandèrent à me voir. A peine leur avais-je été présenté, que la cour de Weimar vint loger dans le même hôtel qu'avaient choisi les ducs de Meiningen. Un jour je reçus l'invitation d'aller diner à cet hôtel. Ne supposant pas que les ducs de Meiningen daigneraient s'occuper de moi, je me présentai à la cour de Weimar, dont, au reste j'étais sans cesse préoccupé. Les appartements étaient vides, tout le monde était chez les ducs de Meiningen; je m'y rendis , on m'accueillit gracieusement. Persuadé que c'était une visite du matin , ou que peut-être on dînerait ensemble, je me tins sur la réserve. Tout à coup la suite du duc de Weimar se mit en mouvement, je me joign's à elle, mais au lieu de retourner dans ses apparte-

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ments, le duc et les siens descendirent l'escalier ; les voitures attendaient à la porte, tout le monde s'y plaça et je me trouvai seul dans la rue. Au lieu de me tirer sagemen} de cette mésaventure et de chercher à en connaître la tause, je retournai chez moi où ju trouvai mes parents encore à table. Mon père hocha la tête d'un air mécontent, ma mère me consola de son mieux. Le soir elle m'avoua que mon père était plus que jamais convaincu qu'on cherchait à me mystifier. Il me fut impossible d'être de son avis, car M. de Dûrkheim que je venais de rencontrer, m'avait demandé pourquoi je ne m'étais pas rendu à l'invitation des ducs de Meiningen. U me semblait que je me réveillais d'un rêve. J'expliquai franchement la cause de mon inconvenance involontaire, et ^e lendemain j'en fis mes excuses aux princes qui les reçurent très-gracieusement.

Avant de quitter Francfort, le duc de Weimar, me dit de me tenir prêt, parce qu'un gentilhomme resté à Karlsruhe pour recevoir un carrosse neuf qu'on devait lui envoyer de Strasbourg, viendrait sous peu de jours me prendre et m'emmener avec lui à Weimar. Le hasard devait déranger cette combinaison au point, que ce voyage tant désiré de ma part, était près de ne jamais se réaliser.

Je pris en toute hâte congé de mes amis, puis je mis mes papiers en ordre, car j'attendais d'un instant à l'autre le gentilhomme qui, dans un magnifique carrosse tout neuf, devait m'introduire dans un monde nouveau. Les hoiiit s et les journées s'écoulèrent, et personne ne vint. J'a\;.:r annoncé le jour de mon départ, ce qui me mit dans iini possibilité de sortir. La solitude a toujours été très-favoi :. ble à mes travaux poétiques. Pendant que j'étais ainsi er prison chez moi, je terminai Egmond et j'en fis la lecture à mon père. Charmé de cette tragédie, il me poussa à la faire imprimer immédiatement, afin d'augmenter et de consolider ma réputation, ce qui lui parut d'autant plus nécessaire, que le retard de la voiture promise, le confirma

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