‹ Mémoires de GoetheChapitre 18 sur 189 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

liragée par de vieux tilleuls, car c'était là tout ce que je pouvais voir de l'immense jardin qui s'ouvrait devant moi. Me rappelant enfin que dans des positions pareilles les princes et les sultans ne se demandaient même pas s'ils couraient quelque danger, je m'avançai hardiment; au reste, n'avais-je pas mon épée pour me défendre, dans le cas où le vieillard aurait des intentions hostiles? Dès que jeus passé le seuil de la porte, elle se referma bruyamment. Mon guide me montra les sculptures et les ciselures de l'intérieur, qui étaient en effet beaucoup plus belles que celles de lextérieur, puis il me fit faire le tour d'un immense mur d'enceinte au milieu duquel s'étendait un jardin, dont je ne pouvais voir que les extrémités; et cependant jy trouvais à chaque pas de nouveaux objets de surprise et d'admiration. Des tètes de tritons artistement entourées de coquillages, de coraux et de minerai, jetaient de l'eau dans de vastes bassins de marbre. Çà et là, il y avait de vastes volières peuplées d'oiseaux, d'écureuils ci d'autres charmants petits animaux. Quelques oiseaux nous accueillirent par des chants harmonieux, d'autres tinrent les propos les plus bizarres ; les sansonnets surtout ne cessèrent de me crier : Paris, Paris ! Narcisse, Narcisse ! Le vieillard me regardait, sans doute pour juger de l'effet que ces noms produiraient sur moi ; je- fis semblant de ne pas les avoir entendus. Pendant notre promenade autour des murs, j'avais entrevu plusieurs fois une grille dorée qui semblait fermer le centre de ce merveilleux jardin; revenu près de la porte, d'où le vieillard avait l'air de vouloir me renvoyer, je lui demandai s'il ne pourrait pas me faire examiner cette grille de plus près.

— Très-volontiers, me dit-il, mais à la condition que vous déposerez ici votre épée et votre chapeau, et que vous souffrirez que je vous conduise par la main. J'y consentis, et nous nous avançâmes vers la grille. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsque je reconnus qu'elle se composait d'un gr; n 1 nombre de piques et de oertuisanes en or, pos es sur un socle

de marbre et dont les extrémités étaient unies par des ornements riches, mais bizarres. Derrière cette grille une eau claire coulait doucement, entre deux murs de marbre, et une multitude de poissons rouges et blancs jouaient dans cette eau. Le côté opposé du canal était, à mon grand regret, fermé par une grille semblable à celle devant laquelle je me trouvais. Quoique je ne visse ni pont ni aucun autre moyen de passage, j'eus le courage de demander à mon guide s'il ne pourrait pas me conduire sur l'autre rive dr, canal. Pour obtenir cette faveur, il tillait consentir à changer de costume. A cet effet, mon guide me ramena vers le mur d'enceinte et me fit entrer dans un joli petit vestiaire, où il y avait un grand choix de vêtements dans le goût oriental. Lorsque je me fus accommodé de celui qui me tîattaitle plus, le vieillard fit tomber la poudre de mes cheveux et les enferma dans un élégant filet. En me regardant dans la glace, je reconnus que j'étais mieux ainsi qu'avec ma pédantesque toilette des dimanches. Cette môme glace me reflétait trois lanières de cuir longues, étroites et attachées à un seul et même manche. Un secret pi'essentiment me disait que cet objet n'était pas destiné à un usage fort agréable. J'en parlai à mon guide, qui me dit avec beaucoup de douceur et de bonté, que c'était un martinet, pour châtier les imprudents qui abuseraient de la confiance qu'on leur aurait accordée ici. En prononçant ces mots, il sortit et je le suivis. De retour près de la grille, mes yeux cherchaient de nouveau un moyen quelconque pour traverser le canal. Tout à coup je me crus frappé de vertige, car les piques et les pertuisanes dont se composaient les deux grilles entre lesquelles coulait l'eau du canal, s'agitèrent, s'inclinèrent les unes vers les autres pardessus le canal, se choquèrent et se mèlèren*, semblables à deux armées des temps antiques qui, après s'être longtemps regardées, en viennent enfin aux mains. Un bruit étourdissant accompagnait cette mêlée, puis tout redevint Ci.'lme etsilencieux. Je rci^aidai de nouveau : plus de grilles;

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