‹ Mémoires de GoetheChapitre 19 sur 189 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

elles s'étaient transformées en un pont^ le plus riche, le plus singulier^ le plus merveilleux qu'il fût possible d imaginer, et qui faisait le tour d'un parterre immense et tout aussi merveilleux. Des fleurs comme je n'en avais jamais vu, classées par nuances et à tiges basses, afin que lœil pût facilement suivre le dessin de ce parterre, bordaient les étroits sentiers garnis d'un magnifique sable d'azur. On eût dit le reflet du ciel dans l'eau, ou plutôt le ciel lui-même découpant une terre fleurie et suivant avec amour les contours de ces découpures.

Après avoir marché quelque temps sur les pas de mon guide, je me trouvai en face d'un grand rond rempli de cyprès et de peupliers, que le regard ne pouvait percer, car les basses branches semblaient sortir du sol. Le vieillard me fit entrer dans ce massif, où je me trouvai tout à coup devant un superbe palais d'été, entouré d'une élégante colonnade. A l'admiration que me causait ce chefd'œuvre d'architecture, vint aussitôt se mêler le ravissement où me plongeait une musique délicieuse qui sortait du palais. Il me semblait entendre tour à tour un luth, une harpe, une guitare et encore un autre instrument du même genre, dont je ne pouvais deviner le nom. A un signe de mon guide, le portail s'ouvrit, et je vis avancer vers moi la jeune et jolie petite fille dont j'avais vu la gracieuse miniature danser sur le bout de mes doigts. Elle me salua comme une ancienne connaissance et m'invita à enti'er; j'acceptai, le vieillard ne nous suivit point. Après avoir traversé une galerie voûtée et richement ornée, ma compagne m'introduisit dans une salle dont la splendeur et surtout le superbe plafond en forme de dôme auraient captivé mon attention, si un spectacle plus séduisant encore ne l'avait pas réclamée tout entière. Trois dames placées demç-^jcre à former un triangle, étaient assises sur un tapis qu'on aurait pu prendre pour un parterre fleuri. L'une de ces dames était habillée de jaune, l'autre de rouge et la troisième de vert. Chacune d'elles iQuvii dans ses bras

un des instruments dont j'avais entendu le son avant d'entrer dans le palais.

— Soyez le bien venu, me dit la dame rouge ; allei vous asseoir près d'Alerte ; et si vous aimez la musique, écoutez.

Mon introductrice me conduisit aussitôt près d'une banquette où elle me fit placer à côté d'elle, après avoir pris une mandoline qui était déposée sur cette banquette Au même instant les trois dames commencèrent un trio que j'écoutai avec plaisir, mais non sans regarder les musiciennes La harpiste, c'est-à-dire, la dame aux vêtements rouges, se distinguait par une magnifique chevelure d'un brun foncé, par une taille élevée , des traits d'une beauté imposante et des manières majestueuses. La dame jaune, qui jouait de la guitare , avait pour elle les grâces et l'affabilité ; c'était une jolie blonde. La dame verte ne tarda pas à attirer mon attention, car elle s'occupait beaucoup de moi. Les mélodies qu'elle obtenait de son luth avaient quelque chose de très-touchant et semblaient m'être spécialement adressées. Il me fut impossible cependant de décider si la belle cherchait à m'intéresser, à m'émouvoir, ou si elle ne voulait que se moquer de moi. La charmante Alerte, ne trU'da pas toutefois à occuper seule toutes mes pensées. Il ne m'avait pas été difficile de reconnaître en elle la sylphide de mon rêve de la ve";le, et dans les trois dames, les trois pommes qui s'étaient transformées en nymphes. Ma tâche, à leur égard, se bornait à leur procurer des maris ; je n'avais donc rien à espérer d'elles pour mon propre compte. Il n"en était pas de même d'Alerte, et je l'aurais entourée de mes bras, si je ne m'étais souvenu du coup qu'elle m'avait donné quand j'avais voulu la retenir sur mes doigts. Lorsque les dames eurent fini leur concert, elles ordonnèrent à la petite de les amuser par un air vif et gai; Alerte pri sa mandoline et se mit à jouer et à danser en même icmps. Ne pouvant résister au désir de danser avec elle , nous régalâmes ces dames d'un ballet dont elles parurent

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