LIVRE II
très-satisfaites, puis elles ordonnèrent à la petite, de me faire rafraîchir en attendant qu'on servit le souper.
Alerte me conduisit dans sa chambre où elle me présenta des oranges, des figues, des pêches, du raisin, et toutes sortes de sucreries et de gâteaux. Pendant que je faisais honneur à ce friand goûter, elle me versa du vin pétillant dans une coupe de cristal. Voyant que je ne voulais plus ni boire ni manger, elle me tlt passer dans une autre pièce entourée d'armoires vitrées qui renfermaient les joujoux les plus riches et les plus ingénieux. Je passai s;.nsm'arrêter devant ceux qui n'intéressaient que les petites tilles, et elle ne me permit point d'examiner ceux qui attiraient mon attention.
— Voici enfin un jeu qui aura le même attrait pour vous que pour moi, me dit-elle.
A ces mots, elle ouvrit une boîte remplie de petits soldats, si parfaitement faits, que j'en fus ébloui; puis elle referma la boite et me conduisit sur le pont d'or qui, à cause des pertuisanes et des hallebardes dont il était composé, lui paraissait le lieu le plus convenable pour jouer à la guerre. Dès que nous y fûmes arrivés, chacun de nous prit son armée et la mit en bataille. La mienne se composait de cavaliers grecs, ayant Achille à leur tête ; la sienne consistait en amazones commandées par leur reine. Nous avions aussi une espèce d'artillerie : c'étaient de petites balles avec lesquelles nous devions nous battre. Alerte m'avait recommandé de ne pas lancer mes ballrs avec trop de force, afin de renverser les soldats sans Us endommager. Nous nous conformâmes d'abord à cette règle, mais bientôt ma belle amie, s'apercevant que je visais mieux qu'elle, approcha ses canons si près de mon armée, qu'en peu de temps, mes meilleures troupes gisaient à tL-rre. Voyant que la victoire allait m'échapper, je n'écoutai plus que la colère, et je lançai mes boulets avec tant de violence, que plusieurs de ses guerrières se brisèrent. Les morceaux cependant se rejoignirent aussitôt, les
amnzones et leurs chevaux ne faisaient plus qu'une seule et même pièce ; et toutes ces pièces vivaient^ s'élançaient au delà du pont, galopaient pendimt plusieurs instants sous les tilleuls de la place d'entrée et disparaissaient dans le mur. J'étais pétrifié, les cris d'Alerte me rappelèrent à moi-même, ses reproches m'irritèrent au point que je jetai violemment à travers son armée toutes les balles qui m'étaient restées. Cette décharge brutale, brisa la reine et ses aides de camp; toutes ces dames se rejoignirent comme les premières, galopèrent sous les tilleuls et disparurent dans le mur. A la vue de ce nouveau malheur, Alerte m'appliqua un vigoureux soufflet. J'avais toujours entendu dire qu'on ne devait répondre à un soufflet de femme que par un baiser; je la pris donc par le col et je l'embrassai à plusieurs reprises. Ses cris terribles me décidèrent à lui rendrela liberté; il en était temps ! le pont vacilla, un bruit semblable au cliquetis des armes frappa mes oreilles, et je reconnus que les piques et les pertuisanes se redressaient pour former de nouveau une grille dorée sur le bord du canal. Les pointes de ces armes déchiraient mes habits et ma peau, je courais à chaque instant le risque d'être «mpalé, lorsque les grilles, en se relevant tout à coup, me lancèrent sous les tilleuls où je perdis connaissance. Ma belle ennemie, debout sur l'autre rive du canal, où elle était sans doute tombée plus doucement que moi, poussa de si grands éclats de rire et m'adressa des moqueries si cruelles, qu'en me faisant revenir à la vie, elle me rendit toute ma colère. Une partie de mon armée avait été jetée avec moi sur le gazon. Je commençai par m'emparer de l'héroïque Achille que je lançai contre un arbre; sa résurrection et sa fuite me tirent tant de plaisir, que je l'aurais fait rejoindre par tous les Grecs que j'avais à ma disposition, si des jets d'eau qui sortirent tout à coup de la terre, des arbres et du mur n'étaient pas venus m'assaillir. Mes vêtements déjà en lambeaux furent bientôt si mouillés, que je pris le parti de m'en débarrasser; et cominç il faisais.