‹ Mémoires de GoetheChapitre 21 sur 189 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

très-chaiid, cet arrosement général ne me déplaisait nullement. Mon sang s'était rafraîchi', ma colère s'était évanouie, et je ne désirais rien tant qu'une réconciliation avec Alerte, lorsque le vieillard parut devant moi. J'eus honte de mon état de nudité ; mais il ne s'en aperçut point, tant il était irrité; il m'accabla de reproches et alla même jusqu'à me menacer du martinet.

— Arrêtez ! m'écriai-je, ou vous êtes perdus, vous et vos maîtresses.

— Qui es-tu donc pour me tenir un pareil langage? me répondit-il.

— Un favori des dieux, et il dépend de moi de donnera ces dames des maris qui les rendront heureuses ou de les laisser vieillir dans leur château enchanté.

— Qui t'a révélé ce secret?

— Trois pommes ou plutôt trois pierres précieuses. ■ — Quelle récompense exiges-tu?

— Je veux qu'avant tout on m'abandonne la petite espiègle qui m'a mis dans l'état où tu me vois.

Le vieillard s'agenouilla devant moi, puis il me conduisit poliment dans le vestiaire, d'où je ne tardai pas à sortir, poudré, frisé et vêtu comme je l'étais en y entrant la première fois. Lorsque mon guide, qui semblait être devenu muet tout d'un coup, me fit passer le seuil de la porte dont les belles sculptures m'avaient attiré en ce lieu, il me désigna de la main une toutfe de noyers dont les branches dépassaient le mur, une table en pierre avec une inscription illisible et une très-belle fontaine dont l'eau tombait dans un bassin aussi artistement décoré que la fontaine. Tous ces objets étaient très-près les uns des autres et en face de la porte du jardin; d'où je conclus que le vieillard me les faisait remarquer pour m'aider à retrouver cette porte, qu'il ferma brusquement sur moi dès que je fus sorti.

Il est inutile de vous dire que je passai la nuit et le^j jours suivants dans une cruelle agitation. Dès que j'eus un moment de liberté, je retournai ;>rès du murmuuvuis : tout

y était changé; les noyers dépassaient bien le mur; il y avait aussi une table de pierre ; mais elle était très-loin des noyers et l'inscription était très-facile à lire ; la fontaine était plus loin encore et ne ressemblait pas du tout à celle que j'avais vue^ ce qui me fit croire que l'aventure du jardin n'avait été qu'un rêve comme celui des trois pommes. Je n'en suis pas moins fort souvent retourné à cette place, et j'ai reconnu avec beaucoup de joie que les objets se rapprochent. J'espère maintenant que lorsqu'ils seront revenus à la place où je les ai vus en sortant du jardin, la porte redeviendra visible et s'ouvrira dt nouveau pour moi. Je ferai alors tous mes efforts pour renouer l'aventure ; mais j'ignore s'il me sera permis ou défendu de vous raconter ce qui pourra m'arriver.

Mes carparades avaient pris ce conte tellement au sérieux, qu'ils tirent de fréquentes visites à la partie du mî/r mauvais que je leur avais indiquée; et ils y trouvèrent les noyers, la table de pierre et la fontaine. A force de regarder ces objets, ils crurent les voir remuer, mais les uns prétendaient qu'ils s'éloignaient et les autres qu'ils se rapprochaient. Comme à cet âge il est difficile de garder un secret, ils ne tardèrent pas à me confier leur prétendue découverte, et ce fut ainsi que, quoique bien jeune encore, j'appris que les hommes ont un penchant inné à se former des opinions bizarres et fausses sur les choses les plus simples et les plus faciles à vérifier. Au reste, je ue voulais pas tromper mes amis, mais les amuser, car j'avais horreur du mensonge et de la dissimulation. L'étourderie si naturelle ans enfants me déplaisait également et j'exagérais mes dispo sitions au sérieux, jusqu'à me donner des airs de dignité, (jui m'attirèrent plus d'une fois les moqueries de mes camarades, car s'il y avait parmi eux quelques bons et vrais amis, le plus grand nombre trouvaient un plai'=^ir cruel à me

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