LIVRE
chagriner ou du moins à mlrritcr par des brutalités et des malices grossières. Le chagrin que me causèrent ces profédés, m'inspira la résolution de bannir la mollesse et les rêves fantastiques, pour me roidir contre les soutTrances morales et physiques de la vie. Les occasions de m'exercer dans le stoïcisme ne me manquèrent point; mes maîtres ne se bornaient pas à des réprimandes, ils en venaient souvent aux c.iups; et mes camarades ne connaissaient pas de jeux plus agréables que ceux qui consistent à se pincer, à se chatouiller et à s'administrer des tapes. Si je m'étais borné à me montrer inditîérent à la douleur, je me serais fait respecter, mais en me voyant pour ainsi dire, faire profession de l'insensibihté, leur brutalité dégénéra en cruauté et me fit oublier mon stoïcisme. Je ne citerai qu'un seul exemple à l'appui de cette assertion : j'étais allé trouver mes camarades dans la maison où nous devions prendre une leçon particulière. Le maître ne vint point ce jour-là, il fallut cependant l'attendre jusqu'à ce que l'heure fixée pour la leçon se fût écoulée. Après avoir joué quelque temps d'une manière assez paisible, mes bons amis se retirèrent et je restai seul avec trois de mes condisciples, les plus mal élevés et les plus méchants. Ceux-là aussi me quittèrent un instant; puis ils revinrent avec des verges qu'ils s'étaient procurées en dénouant un balai de cuisine. Je devinai sans peine leur intention, mais il me vint l'idée de ne leur opposer aucune résistance, jusqu'à ce que j'eusse entendu sonner l'heure à laquelle devait finir notre leçon. Dès en entrant, ils commencèrent à me fouetter impitoyablement les jambes et les mollets; je restai muet et immobile. L'heure se fit attendre plus longtemps que je ne l'avais pensé; je tins bon cependant, mon courage croissait avec ma douleur; mais au premier coup de l'horloge, je saisis un de mes bourreaux par les cheveux et je le jetai sur le parquet où je le retins en appuyant mon genou sur son dos ; au même instant j'avais passé le cou de l'autre sous mon bras droit, et je le serrais si fort qu'il ne pou-
vait ni crier ni chercher à se dégager, avecla main qui me restait libre, je parvins à saisir l'autre par son habit, et je le fis tomber la face contre terre. Insensible à leurs coups de pied, de dents et d'ongles, je cognais silencieusement leurs têtes les unes contre les autres, et je ne sais ce qui serait arrivé, si leurs cris n'avaient pas attiré les domestiques et même les maîtres de la maison. Les débris des verges et mes jambes en sang, prouvèrent du reste que j'avais été poussé à bout. On promit de punir les coupables et je me retirai en déclarant : que le premier qui oserait m'attaquer désormais, serait sur d'avoir les yeux arrachés et les oreilles coupées, si toutefois je ne l'étranglais pas. Cet incident mit fin aux leçons en commun, et me rapprocha de ma sœur Cornélie, qui n'avait qu'un an de plus que moi et dont la compagnie me devenait toujours plus agréable. Je ne quitterai point ces souvenirs d'enfance, sans raconter encore quelques-uns des désagréments que me causèrent mes camarades. Ces retours vers le passé ne sont réellement utiles que lorsqu'ils apprennent h chaque homme, ce qu'un autre homme a souffert, ce qu'il a obtenu de la vie et ce qu'on peut en attendre ; d'où résulte naturellement la sage conviction, que le bien et le mal ne nous viennent pas parce que nous avons été prédestinés au malheur ou au bonheur^ mais parce que nous sommes des créatures humaines qui doivent s'attendre à tout et se façonner à tout supporter, à tout vaincre. Les enfants élevés avec soin^ sont presque toujours en contradiction avec les principes qu'on leur a suggérés; on veut qu'ils soient polis, sages, réservés et qu'ils ne caus-nt jamais à personne, volontairement, le plus léger chagrin, le moindre dommage ; et cependant ils sont, à chaque instant, réduit? à souffrir de la part des autres, ce qu'on lem* a sévèrement défendu de faire eux-mêmiCs. Le résultat le plus naturel de cette lutte entre l'état de nature et la civilisation, est de rendre les hommes civilisés dissimulés et sournois, ou violents et emportés^ selon les dispositions de leurs carac-