LIVRE II
tère. La force se repousse par la force; mais que peut opposer un enfant bien élevé et naturellement doux et aimant, à la méchanceté, à la perfidie, à la moquerie? Mes condisciples, jaloux du moindre avantage que j'avais sur eux, m'enviaient surtout l'honneur d'avoir le prévôt de la ville pour grand-père. Ils avaient cru remarquer que pendant une séance de fifres, je m'étais enorgueilli de la place distinguée qu'occupait mon grand-père, qui consistait en un fauteuil, en forme de trône, placé immédiatement sous le portrait de l'Empereur. Le lendemain de la cérémonie, le plus méchant de ces enfants, me dit que, semblable au paon, je n'osais regarder à mes pieds. C'était une malicieuse allusion à l'état du père de mon grand-père qui avait été aubergiste à Francfort. Je lui répondis que cette circonstance, loin de m'humilier, n'était qu'une preuve de l'excellence du gouvernement de notre ville, puisque ce n'était pas par la naissance, mais par le mérite qu'on y arrivait aux postes les plus élevés. Au lieu de m'écouter, il chuchota avec nos autres camarades d'un air moqueur ; je le sommai de parler haut.
— Puisque tu le veux absolument, me répondit-il, je disais à mes camarades que tu aurais bien du chemin à faire, si tu voulais aller trouver ton grand-père paternel.
J'exigeai l'explication de ce propos énigmatique ; il me la donna, en répétant ce qu'il prétendait avoir entendu dire à ses parents. C'est-à-dire, que l'homme dont mon père portait le nom, n'était pas son véritable père, et qu'il en avait accepté le rôle d'après les instances d'un trèsgrand seigneur, à qui mon père devait le jour. Loin de me fâcher, je répondis tranquillement que, n'importe à qui l'on pouvait devoir la vie, elle n'en était pas moins belle, et qu'en remontant à son départ, tout le monde la devait à Dieu lui-même. Charmés d'en être quittes à si bon marché, car ils s'attendaient à un violent accès de colère, mes camarades m'invitèrent à une partie de jeu; j'acceptai, ce qui, entre enfants, est un signe infaillible de
réconciliation. L'indigne calomnie par laquelle on avait cru m'humilier; produisit un effet plus fâcheux, car elle minocula une maladie morale. L'idée d"être, quoique illégitimement, le petit-fils d'un haut et puissant seigneur, flattait tellement ma vanité, que je cherchai à me rappeler toutes les circonstances qui pouvaient lui donner quelque apparence de vérité. De toute la famille de mon père, lui seul était riche, et cette richesse, il la tenait de sa mère; jamais je ne l'avais entendu faire mention de son père, tandis qu'il parlait souvent de la beauté remarquable de sa mère. Je me rappelais, en outre, avoir vu dans la chambre de cette bonne grand'mère, le portrait, non do son mari, mais d'un beau seigneur en grand uniforme et décoré de la Toison d'or. En élaborant dans ma petite tète toutes ces apparences pour en faire un tout complet, je m'exerçais déjà à cette poésie moderne qui, en faisant passer toutes les situations possibles de la vie par les combinaisons les plus aventureuses, s'est attiré les suffrages du monde civilisé. Quoique forcé de reconnaître par la suite que le récit de mes camarades n'avait été qu'un conte inventé pour me chagriner, je continuai longtemps encore à vouloir y voir une \ érité, tant il est vrai que nous aimons tout ce qui peut justifier notre vanité, lors même que, sous tous les autres rapports, cette justification serait peu honorable.
Je vais enfin détourner mes regards de cette époque de la vie qu'on appelle enfance. Au reste, qui pourrait en parler dignement? C'est avec plaisir, c'est même avec admiration que nous contemplons les petits êtres qui se développent autour de nous ; c'est avec et par les enfants, que la nature se moque de notre raison, car l'enfant, considéré en lui-même et par rapport à ses forces, est tellement adroit, naïf et sensé, qu'il ne semble avoir besoin d'aucune espèce d'éducation; et il est certain que si les enfants continuaient à se développer tels qu'on les voit d'abord, il n'y aurait que des hommes de génie en ce