LIVRE II
mondo. Malheureusement les divers systèmes organiques dont l'homme se compose, découlent les uns des autres, se succèdent et se transforment au point qu'après un certain nombre d'années, on ne trouve plus aucune trace des dispositions et des facultés qui s'étaient manifestées chez l'enfant. Je n'ai cependant pas l'intention de finir ici l'histoire de ma première jeunesse; j'en reprendrai souvent le fil ; mais je dois avant tout, mentionner l'intluence que la marche de la guerre exerça sur les sentiments et sur la manière d'être de tous les habitants de notre ville. Le paisible bourgeois ne saurait rester indifférent aux grands événements politiques, lors même qu'ils se passent sur un théâtre lointain; mais lorequ'ils s'accomplissent autour de lui, les maux réels viennent se joindre à l'irritation morale que cause le récit des faits qui contrarient souvent nos opinions. Pendant le cours de l'année 1757, rien encore ne troublait matériellement notre repos, le théâtre de la guerre était toujours loin de nous, les victoires et les défaites se succédaient rapidement ; la grande figure de Frédéric dominait le tout, et sa gloire sortait plus belle que jamais des catastrophes qui semblaient devoir l'anéantir pour jamais. L'enthousiasme de ses admirateurs devint plus exalté et augmenta la haine de ses ennemis, ce qui acheva de diviser nos citoyens, dont les plus distingués déjà, étaient séparés par les croyances religieuses, et par leur exclusion du gouvernement, auquel un très-petit nombre seulement pouvait prendre part. Les hommes de mérite qui se trouvaient dans ce dernier cas, s'isolèrent et cherchèrent des distractions dans l'étude ; situation excentrique dont je citerai quelques exemples, afin d'expliquer les bizarreries qu'on a si souvent reprochées aux bourgeois de Francfort. Lorsque mon père revint de ses voyages, il voulut se préparer à servir utilement sa ville natale, par des fonctions subalternes, pour lesquelles il ne voulait pas d'appointements, mais à la condition qu'on les lui confierait sans le soumettre à l'épreuve de l'élection, très-peu
conforme à sa manière de voir. L'usage et les lois s'opposaient à son désir, et il essuya un refus dont il fut tellement blessé, quMl jura de ne jamais accepter aucune fonction publique. Pour se mettre dans l'impossibilité de rompre ce serment, il se fit accorder par la coi^r de Vienne, le titre honorifique de Conseiller impérial, ce qui Texcluait du conseil de la ville, en le rendant Tégal du Prévôt, dont il épousa la tille aînée. Enfermé ainsi dans la vie privée, il se livra entièrement à ces penchants de liberté et d'élégance, dont il avait contracté l'habitude dans ses voyages. Cette manière d'être, au reste, avait eu des prédécesseurs, et elle eut des imitateurs.
M. d'Uffenbach avait également visité Tltalie, d'où il était revenu avec l'amour passionné de la musique ; aussi donnait-il chez lui des concerts dans lesquels il ne dédaignait pas de faire entendre sa belle voix, ce que l'on trouva fort au-dessous de sa dignité. Le baron Hakel, vivait d'une manière digne de sa naissanoe et de sa fortune, et exerçait la charité d'une manière assez originale. Il faisait décemment habiller tous les pauvres qui ne recevaient leur part de la distribution quotidienne, que lorsqu'ils se présentaient avec ces vêtements, soigneusement et proprement entretenus. Johann Michaël de Loën, était fort connu dans le monde littéraire; sans être né à Francfort, il était venu s'y fixer et avait épousé une sœur de ma grand'mère, c'est-à-dire, delà femme du prévôt. SonHonnête homme à la cour, ouvrage didactique, fit beaucoup de bruit et lui valut l'estime générale. Un second ouvrage, intitulé : La seule Religion véritable, et dont le but était d'engager les catholiques, les luthériens et les calvinistes à se tendre la main, l'engagea, avec le clergé, dans une terrible querelle dont Frédéric le Grand le délivra, en le nommant président dans une petite ville prussienne. Il paraît qu'il n'y fut pas heureux : ce qu'il y a de certain, c'est que mon père l'avait engagé à refuser l'offre de Frédéric. L'exemple de Voltaire, indignement arrêtée Francfort, sur le réquisitoire de M. Frei-