LIVRE II
tag, ministre de Prusse dans notre ville, avait prouvé que malgré les admirables qualités du grand roi, il était dangereux de se trouver en rapport direct avec lui. Je me bornerai à citer le nom du docteur Orth; m(m but n'est pas d'élever un monument aux hommes les plus remarquables de Francfort, je n'en parle que sous le point de vue de leffet que leur réputation ou leur personnalité ont produit sur moi. Ce savant docteur publia les statuts des villes libres, dont les chapitres historiques m'intéressèrent au point que je ne pouvais me lasser de les étudier. Les MM. d'Ochsenstein qui, un certain jour de mon enfance, m'avaient fait casser tant de poterie, n'ont jamais fait parler d'eux pendant leur vie, mais l'aîné devint très-célèbre après sa mort. Les riches se faisaient alors enterrer avec une magnificence souvent fatale à leurs héritiers. M. d'Ochsentein, avait ordonné, dans son testament, de le faire porter à sa dernière demeure par des artisans, et sans aucune espèce de pompe. Les personnes qui tiraient un bénéfice des splendides enterrements, déclamèrent contre cette innovation, elle n'en eut pas moins de nombreux imitateurs. Je cite cet exemple comme un symptôme des principes d'égalité qui se sont manifestés avec tant de violence dans la dernière moitié du dix-huitième siècle.
Dans une ville où tout le monde se connaît, ce qui sort des habitudes routinières, soit en bien, soit en mal, est sévèrement critiqué. Les frères Senkenberg se trouvèrent dansce cas, car depuisleur plus tendre jeunesse, ils s'étaient distingués par des allures à eux et parfois très-ridicules. L'aîné, qui avait embrassé la carrière de la médecine, ne tarda pas à consacrer sa bibliothèque, sa superbe maison, son vaste jardin, tout ce qu'il possédait enfin, à doter la ville de Francfort, d'un jardin botanique, d'un cours d'anuiomie, d'un laboratoire de chimie et d'un hôpital. Alors seulement on se repentit des sobriquets par Icsqucb on avait cherché à le flétrir.
Le caractère et les écrits de Charles-r:
occupent le premier rang parmi les impressions de ma première jeunesse. Les cours des petits souverains allemands offraient alors le tableau d'un maître qui veut être aveuglément obéi, et de serviteurs qui se croient le droit de n'agir que selon leur conviction. Ces tiraillements faisaient passer les emplois de main en main, et ce ne furent pas les hommes d'iionneur et de conscience, mais les intrigants avides et serviles qui les conservèrent le plus longtemps. Moser avait vu ce mal de près, il l'attaqua en citoyen et avec un talent sûr, qu'une longue pratique avait presque réduit à l'état de métier. Je me souviendrai toujours, non-seulement de ses ouvrages, tels que : Le Maître et le Serviteur, Daniel dans la fusse aux lions, etc., mais encore de sa personne dont l'agréable et douce image est restée gravée dans ma mémoire. __
Bientôt l'écho d'un autre nom nous arriva de l'extrémité de l'Allemagne, c'était celui de Klopstock. On s'étonnn d'abord de ce qu'un poëte si harmonieux pût avoir un nom si rude, puis on s'y accoutuma, sans s'occuper davantage de la signification des deux syllabes qui composent ce nom (frappe bâton). Je n'avais encore vu dans la bibliothèque de mon père que des poètes dont la célébrité avait, pour ainsi dire, grandi avec lui, tels que Canitz, Hagedorn, DroUingert, Gellert, Kroutz, Haller, etc. Tous avaient rimé leurs vers; aussi mon père ne comprenait-il pas d'autre poésie que celle-là; et il fut blessé au vif, lorsque les vers non rimes de la Messiade devinrent l'objet de l'admiration générale. Loin d'acheter cet ouvrage, il nous défendit de le faire entrer dans la maison. Un de ses amis intimes, le conseiller Schneider, l'y apporta en cachette. La piété si naïve et pourtant si noblement exprimée des dix premiers chants (les autres n'avaient pas encore paru), l'harmonie du style, que ceux-là mêmes (|ui s'obstinent à n'y voir qu'une prose poétique, n'oseraient contester, avait tellement frappé le conseiller, qu'il croyait ne pouvoir mieux passer la semaine sainte, qu'en la con-