LIVRE II
sacrant à la lecture de la Messiode, et cette lecture 1 "iuipressionna au points qu'il se trouvait suffisamment édifié pour le reste de Tannée. Ses etîorts pour faire partager son opinion à mon père, amenèrent quelques scènes violentes. Le conseiller prit alors le parti de se taire, car il ne voulait pas sacrifier à un dissentiment littéraire, un vieil ami et un bon dîner chaque dimanche. Tout en cachant soigneusement la Messiode, ma mère nous permit, à ma sœur et à moi, de la lire. Cet ouvrage nous plut tant, que nous en apprîmes plusieurs passages par cœur. Lé rêve de Porcic était de ce nombre, et nous le récitâmes chacun à notre tour; mais dans le sauvage dialogue entre Satan et Adramelech, nous nous paitagions les rôles, et nous aimions à nous lancer à la tète le plus souvent possible, les anathèmes affreux, mais sonores, de ce dialogue. Er» hiver, mon père se faisait toujours raser le samedi soir, afin d'être plus tôt prêt le dimanche pour aller à Téglise. Pendant une de ces soirées du sumsdi, ma sœur et moi, nous étions assis sur un tabouret derrière le poêle, et nous murmurions, à demi-voix les pnrases infernales de notre scène de prédilection. Au moment où Adramelech saisit Satan avec son bras d'airain, ma sœur jeta ses jolies petites mains sur mon épaule, et récita d'une voix étoufïee, mais passionnée les vers suivants :
« Secours-moi, Satan ! oh ! secours-moi !... je descends «jusqu'à fimplorer !... si tu l'exiges, je t'adorerai!... je « souffre mille et mille damnations !... il ne me reste pas « même la force de te haïr comme je te haïssais naguère... 0 0 honte des enfers ! je voudrais te maudire, et j'in- « voque ton secours !... »
Puis, oubliant toute prudence, elle ajouta d'une voix haute et terrible : « Je suis anéanti !... »
Saisi d'ellroi, le barbier renversa son bassin plein d'eau chaude sur la poitrine de mon père. Toute la maison fut aussitôt en mouvement, et l'on nous fit subir un interrogatoire dont la sé\érité était proportionnée au malheur que
nous aurions pu causer, si le barbier eût été en train de raser. Pour prouver que nous n'y avions mis aucune malice, nous fûmes forcés d'avouer qi\e nous n'avions fait que réciter les rôles diaboliques d'un passage de la Mesdcde. Le mal que les hexamètres de Klopstock venaient de causer avait trop impressionné mon père, pour qu'il ne renouvelât pas la proscription dont il avait frappé cet ouvrage.
C'est ainsi que les enfants et le peuple se font un jeu du sublime ; s'ils l'envisageaient sous son véritable point Cjè vue, ils n'auraient pas la force de le soutenir.