LIVRE Ilf
Le jour de l'an à Francfort. — Rôle que mon grand-père joue dans cette cérémonie.— La guerre de sept ans. — Entrée des Français à Franc- Mrf. — Antipathie de mon père pour les Français. — Le comte de Thorane. — L'atelier de peintres qu'il établit dans la maison de mon père. — Mes fréquentes visites dans cet atelier et les aventures qui m'y arrivent. — Un théâtre français à Francfort. — Je me lie avec un enfant de la troupe des comédiens français. — Je me hats en duel. — Comment je cherche à me perfectionner dans la langue française. — Triomphe des Français sur le duc de Brunswick. — Les glaces et les sucreries que me vaut ce triomphe. — Le danger qu'il fait courir à mon père. — L'interprète du comte de Thorane. — La conduite noble et généreuse de ce seigneur. — Ma première compo sition dramatique, — Départ du comte de Thorane de notre maison et, bientôt après, des Français de Francfort.
Le jour de l'an répandait toujours sur notre ville un air d'activité et d'empressement. Les personnes qui ne sortaient presque jamais de leurs maisons, se mettaient, ce joiir-là, en grande tenue, pour aller donner à leurs protecteurs et amis, im témoignage de politesse et d'atfection; pour nous seuls les solennités et les plaisirs avaient un cachet moins banal, à cause du rôle important qu'y jouait mon grand-père. Dès le point du jour, nous accourions chez lui afin de ne rien perdre du concert de hautbois, de clarinettes et de tambours dont on venait le régaler. Après le départ de ces inusiciens, le prévôt nous chargeait de distribuer les dons cachetés par lesquels il reconnaissait les compliments des classes pauvres, puis il recevait ses parents, ses amis, les échevins et tous ses subordonnés. Le soir il y avait chez lui, réception solennelle dans des appartements de gala, qui ne s'ouvraient que pour ces sortes d'occasions. Les sucreries et les vins de liqueur qu'on
servait en abondance^ achevaient de nous faire regarder cette fête , comme le plus beau jour de l'année. Le 1*' janvier 1759, s'était passé aussi agréablement que les précédents, pour nous autres enfants du moins, car de sombres pressentiments attristaient les parents. Depuis plusieurs mois déjà, les troupes françaises avaient obtenu le droit de passer par notre ville. Selon l'antique usage des villes libres de l'Empire, la garde de la tour principale, annonçait leur approche en sonnant de la trompette. Dans les derniers jours de décembre, ce signal était devenu trèsfrécpient, et pendant toute la durée du premier jour de l'an, il n'avait cessé de se faire entendre, d'où l'on conclut qu'il s'opérait un mouvement extraordinaire. Le lendemain une colonne française traversa le pont et s'étendit jusque sur l'autre extrémité de la ville, où elle fit halte près du grand corps de garde, dont elle s'empara aussitôt. Nos paisibles rues se convertirent en champs de bataille, puis la ville se rendit, et les Français bivou^iquèrent sur les places jusqu'à ce qu'on eût eu le temps de les loger chez les bourgeois. Depuis longtemps déjà, Francfort n'avait éprouvé une catastrophe semblable ; tout le monde en fut affligé, mon père seul ne put jamais la supporter avec résignation ; c'est qu'en effet, il ne pouvait rien lui arriver de plus antipathique, que d'être obligé de loger dans sa nouvelle mair son, si élégamment décorée, des Français, des ennemis du roi de Prusse. Il n'avait cependant pas à se plaindre de l'hùte que la nécessité lui imposait. C'était le lieutenant de roi, comte de-Thorane. Sa taille était sèche et maigre, et son visage très-détiguré par la petite vérole ; Féclat de ses grands yeux noirs et la distinction de ses manières compensaient amplement ces désavantages. Dès en entrant clans notre maison, il avait entendu nommer, au nombre des chambres qu'on voulait réserver pour l'usage de la famille, celle qui renfermait les tableaux. Il demanda la permission de voir ces tableaux, et il en fut si content, qu'il pria qu'on lui envoyât les peintres qui les avaient