‹ Mémoires de GoetheChapitre 28 sur 189 · LIVRE m · texte numérisé non relu

LIVRE m

faits, parce qu'il voulait les occuper. Ce point de contact artistique, n'exerça aucune intluence sur mon père ; sa mauvaise humeur augmentait de jour en jour, malgré la conduite du comte, qui poussait le scrupule jusqu'à ne vouloir pas attacher ses cartes de pays sur les murailles, dans la crainte de gâter les tapisseries. Ses fonctions plus judiciaires que militaires, le forçaient à recevoir jour et nuit tous ceux qui avaient une réclamation à faire; d'un autre côté, il avait tous les jours à dîner, un grand nombre d'ofticiers et d'autres personnages qui se trouvaient en rapport direct avec lui : aussi notre maison ressemblait-elle à une véritable ruche d'abeilles. Ce mouvement extraordinaire augmenta l'hypocondrie de mon père au point que, pour emf.êcher le comte de s'offenser de l'affectation avec laquelle il l'évitait, ma mère prit le parti de lui faire connaître la fâcheuse disposition de l'esprit de son mari, par l'intervention d'un de nos voisins, homme bien fait, aimable, toujours gai et sachant fort bien s'exprimer en français. Cette démarche fortifia le comte dans sa résolution de ne jamais donner aucun juste sujet de plainte contre lui ; et sa conduite est toujours restée la même pendant son long séjour parmi nous. Sa justice et son incorruptibilité lui ont valu l'estime générale; il était sévère, mais généreux; et loin de causer la moindre dépense pécuniaire à la maison, il avait toujours l'attention de nous envoyer, à ma sœur et à moi, une large part do ses splendides desserts. Bientôt nous nous aperçûmes quu le comte s'enfermait parfois, une journée entière, sans n-cevoir personne, même dans !es cas les plus urgents. Quelques demi-confidences de son v,\let de chambre , nous expliquèrent cette bizarrerie. Le comte, malgré ses haut.:'s qualités, était sujet à des accès de mauvaise humeur, de colère et de misanthropie qui, dans sa jeunesse, lui avaient fait commettre de grandes fautes et occasionné de grands malheurs; ;,ussi avak-il pris le parti de se réduire a une inaction complète pendant ces moments cruels.

Les peintres n'avaient pas manqué de se rendre à Tappsl du comte. Il acheta d'abord ce qu'ils avaient à vendre, puis il leur fit exécuter des t ibleaux sur des toiles destinées à tapisser les appartements du château de son frère aîné. Seekatz se chargea des t ibleaux champêtres; il y avait du vrai dans ses arbres, mais le feuillage était mesquin et maigre. Parmi les personnages dont il animait ses forêts, les vieillards et les enfants ne laissaient rien à désirer, mais les femmes, et surtout les jeunes filles, étaient toujours disgracieuses. J'ai appris plus tard la cause de cette particrdarité : madame Seekatz n'a jamais permis à son mari d'avoir, pour les figures de femmes, d'autre modèle qu'ellemême, malheureusement elle était petite, mal faite et presque laide; le moyen d'arriver au beau avec un pareil sujet d'inspiration.

Le paysagiste Schiitz, s'acquitta de sa lâche à la grande satisfaction du comte ; familier avec les contrées du Rhin et htible à saisir les tons chauds, dont le soleil d'été les anime, il livra plusieurs toiles remarquables. Trautmann, renthjyxndim quelques scènes de résurrection du Nouveau Testament et incendia force hameaux et moulins. Hirt, fit surgir plusieurs majestueuses forêts de chênes, et les troupeaux qui y paissaient étaient dignes d'éloges. Accoutumé aux petits intérieurs de l'école flamande, Junker ne pouvait se faire aux larges dimensions du style de tapisseries ; des honoraires considérables le décidèrent cependant à décorer les encadrements de fleurs et de fruits qui réussirent à merveille.

Tous ces artistes me connaissaient depuis ma plus tendre enfance, et ils ne trouvaient pas mauvais que j'allasse les voir souvent dans l'atelier qu'on leur avait préparé dans notre maison. Lorsque le comte délibérait avec eux sur le choix des sujets et la manière de les exécuter, je ne manquais jamais de me trouver là et même de donner mon avis. Cette hardiesse me venait de la réputation que je m'étais acquise par la facilité avec laquelle je devinais le

Page 1