LIVRE III
sujet des tableaux mythologiques et bibliques et saisissais le sens des tableaux allégoriques. Les discussions sur les sujets des tableaux m'inspirèrent un petit écrit dans lequel je donnai les détails de douze tableaux tirés de lliistoire de Joseph ; j'en fis la lecture à ces messieurs, qui exécutèrent plusieurs de mes compositions. A côté de ce triomphe, très-flatteur pour un enfant de dix ans, je dois mentionner l'humiliation qu'on me fit subir à la même époque. Rien dans l'atelier ne pouvait éch;ipper à ma curiosité ; un jour que je m'y trouvais seul, je vis' à côté du poêle une boîte soigneusement fermée, je parvins cependant à l'ouvrir et je vis qu'elle contenait un de ces tableaux qu'on a raison de ne pas exposer aux regards. Je laissai aussitôt retomber le couvercle, mais au même instant le comte entra.
— Qui vous a permis de regarder dans cette boîte ? me demanda-t-il en prenant ses plus grands airs de lieutenant de roi.
Je n'avais rien à répondre pour ma justification ; et il prononça ma sentence en me défendant de paraître dans l'atelier avant huit jours. Je m'inclinai respectueusement et j;^ sortis en silence. L'exagération de mon obéissance, contraria beaucoup ces messieurs, car ils aimaient à me voir autour d'eux et j'avais le tem.ps d'y être .souvent, mon père ne s'occupant presque plus de mon éducation. Le bon Seekatz, surtout, m'en a longtemps voulu de mon obstin;i,tion à ce sujet. J'avais lliabitude de lui apportfr son cufé quïl prenait toujours à l'atelier; f'u-ide à n'y entrer sous aucun prétexte avant les huit jours je déposais la tiSse sur le seuil de la porte, ce qui l'obiigtNÙt à quitter son travail pour venir la chercher. Je dois maintenant dire quelques mots sur la promptitude avec laquelle je sais parvenu à m'exprimer en français, car je n'avais pas enc( re appris cette langue. La nature m'a doué d'une gi'aivle facilité à saisir les intonations, les sons, les accentuations il tout ce qui fait le caractcre matériel d'une lan-
gue. Les mots français dérivés du latin ou qui avaient quelque ressemblance avec l'italien, m'aidèrent d'abord à deviner les autres ; et bientôt je compris tout ce qui se disait autour de moi ; mais c'est au théâtre français qui venait de. s'établir dans la ville, que j'appris à parler. Mon grand-père m'avait donné une carte d'entrée dont je me servais chaque soir avec la permission de ma mère, mais à l'insu de mon père. Assis devant les acteurs dont je ne comprenais pas le langage, je m'attachais aux gestes, à l'expression des physionomies et aux inflexions de la voix. Les comédies, surtout, me paraissaient très-difficiles à comprendre, parce que le débit y est vif et naturel; je saisissais mieux la tragédie, à cause de la marche mesurée et grave des alexandrins etde la lenteur de la déclamation. Puis, je me mis à lire les pièces de Racine, je les appris par cœur, et je les déclamai, en imitant, à s'y méprendre, les acteurs par qui je les avais entendu débiter. Ce n'était cependant qu'un exercice de perroquet, car j'étais loin de comprendre entièrement ce que je récitais. Il servit, toutefois, à me donner une prononciation pure mais affectée. Parmi les poètes français dont les comédies me plaisaient le plus, je citerai Destouches, Marivaux, La Chaussée; Molière ne m'a d'abord que faiblement impressionné ; il n'en fut pas de même de VHypermnestre de Lemierre, du Devin du Village, de Rose et Colas, d'Annctte et Lubin. Aujourd'hui encore, il me semble que je vois s'agiter devant moi, ces jeunes garçons et ces jolies filles surchargés de rubans de toutes couleurs. A l'exception de ces dernières pièces, je sortais souvent pendant les représentations pour aller jouer avec mes camarades devant la porte ou dans les corridors. Un jour, nous y rencontrâmes un petit acteur que j'avais vu figurer dans les pièces où il fallait des enfants. Grâce au peu de français que je savais, il s'attacha spécialement à moi, et notre connaissance devint bientôt une amitié intime. Il était charmant, quoique un peu fanfaron; les aventures, les querelles, les histoires singulières