‹ Mémoires de GoetheChapitre 30 sur 189 · LIVRE m. ol · texte numérisé non relu

LIVRE m. ol

qu'ilne se lassait pas de me raconter m'amusaient beaucoup, et m'initièrent si bien à toutes les particularités, à toutes les tournures de la langue française, qu'au bout d'un mois, je parlais cette langue comme si elle m'avait été suggérée pai une inspiration surnaturelle. Le jeune Derones, c'est ainsi que s'appelait mon nouvel ami, ne tarda pas à me conduire dans les foyers, dans les coulisses et dans l'appartement où les acteurs changeaient de costume. Il n'y en avait qu'un pour les deux sexes, faute de place, car ce n'était pas dans un local spécial, mais dans une salle de concerts^ qu'on avait placé le théâtre français. Les acteurs et les actrices agissaient avec un sans-gène dont je fus d'abordtrès-choqué; mais, à force de les voir agir ainsi, je n'y trouvai plus rien que de très-simple et très-naturel. Les mœurs de mon nouvel ami étaient irréprochables et ses manières très-distinguées, ce qui me fit accepter avec plaisir son offre de me présenter à sa sœur. Cette jeune personne n'avait pas encore quinze ans, elle était aimable, bien faite et sa physionomie avait quelque chose de très-agréable. Son teint brun, ses yeux et ses cheveux noirs, ses manières posées, lui donnaient quelque chose de grave et de mélancolique qui m'enchanta. Je fis tous mes efforts pour attirer son attention, jamais je ne me présentais devant elle sans lui offrir une fleur ou un fruit; elle acceptait avec grâce et m« remerciait poliment, mais jamais son regard languissant ne s'arrêtait sur moi. Le cœur des jeunes filles va au-devant des adolescents de leur âge, mais avec l'enfant qui leur adresse ses premiers vœux et en fait l'objet de sa première adoration, lors même qu'il n'aurait que deux ans je moins qu'elles, elles prennent des airs de tantes.

La carte d'entrée du prévôt dont je me servais, me donnait le droit d'aller à toutes les places, sans en excepter le proscenium qui, selon l'usage français, était occupé de chaque côté par un amphithéâtre de sièges. Ces- sièges étaient des places d'honneur réservées aux grands person nages, mais elle:; dtaicut loin d'être agréables, car on

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voyait les acteurs de si près, qu'il n'y avait aucune illusion possible. Je n'ai jamais cessé de m'applaudir d'avoir vu de mes yeux un usage ou plutôt un abus, dont Voltaire s'est plaint si amèrement et à si juste titre. Dans notre ville il était plus saillant que peut-être il ne Ta jamais été en France, car lorsque des troupes nouvelles y séjournaient, leurs officiers aspiraient à ces places d'honneur; et comme elles ne pouvaient suffire à tant de nouveaux venus, on plaçait des bancs et des sièges si avant sur la scène, que les héros et les héroïnes, resserrés dans un espace fort étroit, se voyaient réduits à révéler leurs dramatiques secrets de famille en face des uniformes et des décorations militaires de tout genre. Un autre abus particulier à la scène française, me choqua davantage encore, en ma qualité d'enfant allemand et, par conséquent, d'adversaire instinctif de tout usage anti-artistique. Lascène était, il est vrai, regardée comme un sanctuaire, mais deux grenadiers, l'arme au pied, se tenaient de chaque côté du rideau, sans chercher à se dérober aux regards des spectateurs; et lorsque, pendant le cours de la pièce, on venait les relever, ce changement se faisait sans aucune espèce de précaution. Cette intervention visible de la police était d'autant plus choquante, de la part d'une nation chez laquelle Diderot, venait de poser le principe, qu'il faut, avant tout, être naturel sur la scène, et que le principal but de l'art dramatique est de produire une illusion complète. Je crois devoir mentionner encore que j'ai assisté à la représentation du Père de famille de Diderot et à celle des Philosophes de Palissot; dans cette dernière pièce, le philosophe qui marchait à quatre pattes, et qui dévorait une tête de salade crue, m'amusait beaucoup. Malgré la diversité des représentations dramatiques, il m'était impossible de passer une soirée entière au théâtre, sans aller à la porte me livrer avec mes camarades, à des jeux fort peu en harmonie avec mon sévère costume de dimanche, dont j'ai donné la description exacte dans mon conte du Nouveau Paris. Un jour

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