‹ Mémoires de GoetheChapitre 3 sur 189 · AVA^NT-PROPOS DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

AVA^NT-PROPOS DE L'AUTEUR

Pour servir d'avant-propos à ce travail qui, plus que tout autre peut-être, en a besoin, je donne ici la lettre d'un ami, car c'est par cette lettre que je me suis laissé aller à une entreprise sur laquelle on ne saurait réfléchir trop mûrement.

« Nous voici, mon cher ami, en possession des douze « volumes de vos œuvres poétiques. En les parcourant, nous (' y trouvons du connu, de Pinconnu et beaucoup de choses (( o-,;bliées dont elles nous rafraîchissent la mémoire. On (' ne peut s"empècher de voir dans ces douze volumes un « V) :t cù l'on voudrait retrouver l'image de l'auteur et de t: son talent. Il faut convenir cependant que, d'après son « ardent dfbut dans la carrière littéraire et le grand nombre a d'années qui se sont éc Miléns depuis, c'est bien peu de « chose qu'une douzaine de petits volumes. Quant aux « productions détachées, chacune d'elles prouve qu'elle a <' été inspirée par des circonstances particulières ; c;ir elle

« reflète tantôt des objets extérieurs, et tantôt des degrés « de perfectionnement intérieur; et l'on y voit régner une « certaine morale temporaire, ainsi que des maximes et une « conviction esthétique. Ces productions, toutefois;, sont « tellement incohérentes dans leur ensemble, que souvent a on ne saurait croire qu'elles émanent du même auteur

« Vos amis, plus initiés que le public à vos manières de a sentir, n'ont cependant pas renoncé à l'espoir de deviner « certaines énigmes, de résoudre certains problèmes. wSea condés par le souvenir d'une ancienne affection et de « rapports presque oubliés, ils trouvent un charme puis- « sant, même dans les difficultés qu'ils rencontrent. Votre « secours ne leur en serait pas moins fort agréable et fort a utile, et je ne crois pas que vous puissiez le refuser k a leurs sentiments affectueux.

a Dans cet espoir, nous commençons par vous prier de a nous présenter dans un ordre chronologique, les poésies « que vous venez de classer d'après certains rapports intia mes, et de vouloir bien nous confier, dans leur ensemble, « les relations sociales et les dispositions d'esprit qui vous les < ont suggérées ; les exemples par lesquels vous avez été « impressionné alors, et les principes théoriques que vous « avez suivis en les composant. Renfermez d'abord ces « renseignements dans un cercle étroit, il en jaillira peut a être un sujet qui pourra, sur une ^lus vaste échelle, « devenir agréable et utile. Un auteur ne doit jamais, pas « même dans sa vieillesse, renoncer à l'avantage d'entre- 0 tenir des relations avec les personnes qui l'aiment quoique « vivant loin de lui. S'il n'est pas donné à chaque écrivain « parvenu à un certain âge, de recommencer sa carrière a littéraire par des productions inattendues et d'une action « puissante, il devrait du moins profiter de cette époque de

« la vie, où rinstriiction est compltte et la conscience de « soi-même positive et claire, pour se livrer au plus inle- « ressant, au plus vivifiant des travaux. C'est-à-dire, qu'il « devrait traiter, comme une matière nouvelle, ses an- « ciennes productions, et en faire un tout final, propre à « achever le développement intellectuel de ceux qui se « sont naguère formés avec et autour de lui. »

Je me rendis immédiatement à ce désir exprimé avec tant de bienveillance. Dans notre jeunesse, la crainte de nous écarter de la route de notre choix, que nous suivons avec passion, nous fait repousser toutes les observations ; mais quand l'âge arrive, on aime à se sentir réveillé à une activité nouvelle par la voix d'un ami qui s'intéresse à nos travaux.

En classant les poésies de mes douze volumes, selon les dates de leur composition, je m'eftbrçai de rappeler à ma mémoire les circonstances qui les avaient fait naître. La nécessité de remplir les lacunes de mes publications par des renseignements détaillés, m'a rendu ce travail très-difficile; car javais perdu tous mes premiers essais; beaucoup de pièces étaient restées inachevées, et d'autres avaient entièrement changé de forme. Je voulais aussi faire mention de mes travaux dans les arts et dans lès sciences qui paraissent les plus étrangers à la poésie.

Décidé à décrire avec ordre mes tendances intérieures, les résultats que les inîluences extérieures avaient produits sur moi, ainsi que les. degrés théoriques et pratiques que j'avais successivement montés, je me suis trouvé, malgré moi, jeté hors du cercle de ma vie privée, et lancé dans un \ aste monde où m'apparaissait une multitude de personnages importants, qui avaient plus ou moins agi sur moi. Lue fois sur ce terrain, il ma- fallu prendre en rnr-!.It*.-

ration particulière les gigantesques mouvements du monde politique, dont Tinfluence a été toute-puissante, non-seuiement pour moi, mais encore pour tous mes contemporains.

Représenter rhomme avec l'esprit de son époque, montrer comment et pourquoi cet esprit lui a été hostile ou favorable, quel monde ou quelle opinion il a créé dans sa pensée, et fie quelle manrièe cet homme, peintre, artiste ou écrivain, a dépeint ce monde, cette opinion; telle est la véritable tâche du biographe. L'accomplissement de cette tâche, cependant, exige des qualités auxquelles il est presque impossible de s'élever, car il faudrait que le biographe; possédât une parfaite connaissance de soi-même et de son siècle; qu'il fût toujours resté lui-même, en dépit du siècle qui entraîne ce qui cède comme ce qui résiste, et le façonne au point qu'on peut dire avec certitude, que chaque individu, s'il était venu au monde dix ans plus tôt ou dix ans plus tard, eût été, par ses moyens d'action et ses forme.» extérieures, tout autre chose que ce qu'il est.

C'est au milieu de méditations, de souvenirs et de réflexions semblables, que surgit l'omTage qu'on va lire. En l'envisageant sous le point de vue de sa naissance, il sera facile de le juger et de l'utiliser. Quant à son exécution, semi-historique et semi-poétique, je trouverai plus d'une tois, dans le cours de ce récit, l'occasior de l'expliquer

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