LIVRE m. G
il prit fantaisie à Derones de prétendre que je l'avais offensé et que je devais lui en rendre raison. Je mis aussitôt la main sur la garde de mon épée, et j'allais la tirer sans savoir pourquoi. Il m'arrêta en me disant, qu'en pareil cas, l'usage vouhiit qu'on se rendît dans un lieu désert, afin de pouvoir se donner paisiblement la satisfaction qu'on se devait. Nous allâmes aussitôt dans une rue composée d'écuries et de hangars, et le combat commença immédiatement. Les lames de nos épées se croisèrent d'une manière tout à fait théâtrale, c'est-à-dire, inoffensive. Derones, cependant, s'anima au point, que son épée s'engagea dans le ruban qui ornait la garde de la mienne et le mit en pièces. Après cet exploit il se déclara satisfait et m'embrassa avec une dignité tragique, puis nous allâmes prendre au café voisin chacun un verre de lait d'amandes qui, en achevant de nous calmer, resserra les liens de notre amitié.
Trois mois à peine s'étaient écoulés depuis l'arrivée des Français, lorsqu'on fit courir le bruit que le duc Ferdinand de Brunswick, s'était mis en marche pour Francfort, à la tète des alliés du roi de Prusse. Cette nouvelle charma mon père, car pour lui la défaite des Français n'était pas douteuse. Ma mère craignait cette défaite, car son bon sens naturel lui disait qu'elle serait nécessairement précédée de toutes sortes de calamités, tels que bombardement, incendie et pillage. Ne pouvant plus maîtriser son inquiétude, elle en parla au comte, qui lui fit la réponse usitée en pareil cas, c'est-à-dire, qu'il n'y avait rien à craindre et qu'elle pouvait être tranquille. Des troupes nouvelles arrivèrent de 1,ous côtés, et de très-illustres personnages passèrent par notre ville ; je ne nommerai que le prince de Soubise et le maréchal de Broglie, parce qu'ils captivèrent particulièrement mon attention. J'admirai le prince à cause de sa belle stature et de ses manières affables; le maréchal m'avait charmé par l'animation de sa physionomie, la vivacité spirituelle de son regard et l'égalité de
soii humeur. Tous deux venaient souvent chez le lieutenant de roi^ et il était facile de voir qu'ils s'entretenaient de choses fort graves.
Une partie de la semaine sainte s'était écoulée dans ce calme complet qui précède toujours un orage; le Vendredi Saint, nous entendîmes une forte canonnade et des feux de peloton. Les Français, au lieu d'aller au-devant du duc Ferdinand de Brunswick, comme on s'y était attendu, avaient pris le parti de le laisser arriver tout près de Francfort, et d'attendre qu'il commençât l'attaque, ce qui venait d'arriver. Vers le milieu du jour, une longue file de voitures entra dans la ville, c'étaient les blessés. Le plus grand nombre étaient des Français,mais il y avait aussi beaucoup d'Allemands prisonniers et blessés. La vue des Français avait excité la pitié générale et on s'était empressé de leur donner tout ce dont ils pouvaient avoir besoin, mais pour les Allemands surtout, la générosité de nos bourgeois ne connaissait plus de bornes. L'arrivée de ces prisonniers netait pas un augure favorable pour les alliés du roi de Prusse; tout le monde le comprit, mon père seul excepté. Il poussa l'aveuglement jusqu'à sortir de la ville pour aller au-devant des Allemands victorieux ; sa préoccupation lui avait fait oublier que leur arrivée ne pouvait avoir lieu qu'après le passage des Français repoussés et mis en fuite. Le bruit de la canonnade qui s'éloignait toujours, finit par lui donner quelque inquiétude, il demanda des renseignements et apprit la victoire complète des Français. De retour chez lui, il s'enferma dans sa chambre, et quoiqu'il fût sorti le matin à jeun, il ne voulut prendre aucune nourriture. Sans cette fâcheuse disposition de l'esprit de notre père, cette journée eût été bien heureuse pour nous, nonseulement parce que nous voyions notre bonne mère corn* plétement rassurée, mais parce que le comte, qui voulait sans doute nous voir prendre sincèrement part à la joie commune, nous avait envoyé une collation composée des
iandisesles plus recherchées et les plus exquises; les vins