‹ Mémoires de GoetheChapitre 32 sur 189 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

de liqueur n'avaient pas non plus été oubliés. Nous regrettâmes beaucoup que notre père ne put y prendre part, car son aversion pour le comte était telle, qu'il fallait toujours lui cacher les attentions que ce seigneur avait pour nous. Vers le soir, ma mère parvint enfin àpénétrer clans la chambre de son mari, et elle réussit à lui faire promettre de venir prendre part au souper de la famille. Nous nous réjouissions de cette heureuse nouvelle, dont elle s'était empressée de nous faire part; pas un de nous ne prévoyait la catastrophe qui allait suivre la concession de mon père. Notre maison n'avait qu'un seul escalier, sur lequel aboutissaient toutee les antichambres. Lorsque mon père descendit pour se rendre à la salle à manger, il passa devant la porte du comte, au moment où celui-ci sortait. Il était impossible de ne pas se saluer, malheureusement le comte ne se borna pas à cette simple politesse.

— J'espère, monsieur, dit-il avec bonté^ que vous voue félicitez avec nous de notre victoire sur un adversaire dont le triomphe eût été bien fatal pour votre ville.

— Pas le moins du monde, s'écria mon père avec colère, j'aurais été enchanté si le duc vous avait emoyés au diable, vous et les vôtres, lors même qu'il m'eût fallu y aller

Le comte se tut un instant, puis il dit d'une voix étouffée :

— Vous vous repentirez de cette insulte.

Mon père feignit de ne pas avoir entendu, acheva de descendre l'escalier et se mit à table d'un air tout joyeux, ce dont nous fûmes très-satisfaits; mais quelle n'eût pas été notre inquiétude, si nous avions su de quelle façon dangereuse il venait de se soulager le cœur. A peine avionsnous fini de souper que notre voisin entra, fit signe à ma mère de nous envoyer coucher et l'invita à sortir avec lui. Le lendemain matin, nous apprùiies l'événement malheureux qui avait troublé une partie de la nuit. Le lieutenant de roi, avait immédiatement donné l'ordre d'arrêter mon père et de le conduire au corps de garde. Ses subor-

donnés savaient qu'ils ne devaient jamais se permettre la moindre observation sur les ordres qu'il donnait, niiiis l'expérience leur avait prouvé qu'il était souvent satisfult (îuand ils ne les avaient pas exécutés avec trop de promplit.; '.'. Notre voisin qui, en sa qualité d'interprète du coiiile, pouvait le voir à chaque instant, s'empressa d'aller le trouver, après avoir obtenu de son aide de camp la promesse qu'on ne ferait rien avant son retour. Le comte s'était retiré dans son cabinet, l'interprète eut l'audace d'y pénétrer.

— Que venez-vous faire ici? s'écria le comte avec colère. Saint-Jean (c'était le nom de son valet de chambre), seul, a le droit de venir en ce lieu sans que je l'appelle.

— Eh bien, monsieur le comte, daignez croire un instant que je suis Saint-Jean.

— Le pouvoir de mon imagination ne s'étend pas aussi loin, répondit le lieutenant de roi, sortez, vous dis-je

— Monsieur le comte, vous avez reçu du ciel un don tout particulier, c'est à ce don que j'en appelle.

— Ne cherchez pas à me flatter, vous n'y gagnerez rien.

— Ce don, c'est de pouvoir, même au milieu d'une juste colère, écouter et apprécier les opinions des autres.

— En effet, il est question d'opinions que je n'ai tolérées que trop longtemps; tous vos bourgeois nous sont hostiles.

— Pas tous, monsieur le comte.

— Beaucoup, du moins, et pourquoi? Ils se disent citoyens d'une ville libre de l'Empire, ils ont vu élire et couronner leur empereur, et lorsque cet empereur est sur le point d'être détrôné, et que des alliés désintéressés rép.,!i;!ent leur sang et prodiguent leur argent pour défendre lEaîpire, ils prennent parti contre ses alliés. J'ai trop longtemps souffert les machinations d'une haine insensée. Ccst ma longanimité qui a provoqué l'insulte que le maître de cette maison vient de me faire; c'est par sa punition exemphùre que je prétends frapper tous ceux qui pensent comme lui. ,

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