LIVRE m
— Cette résolution est juste^ elle convient à un noble Français et, surtout au lieutenant de roi^ mais c'est au comte de Thorane que je m'adresse, c'est lui que je supplie d'écouter le coupable.
— Et que pourrait-il me dire?
— Monsieur le comte, vous dirait-il, jusqu'ici vous avez supporté avec une patience angélique, l'aveuglement de l'esprit de parti; j'ai été bien coupable, mais oubliez mes torts et l'on vous bénira, et la renommée de votre générosité passera de génération en génération.
— Je m'occupe fort peu des siècles à venir, répondit sèchement le comte, car ils n'enregistrent que les actes des personnages plus haut placés que moi ; tous mes soins se bornent à faire mon devoir et à conserver mon honneur pur et sans tache. Mais voici déjà bien des paroles de trop sur cette affaire ; allez recevoir pour vous les remerciements de l'ingrat à qui je pardonne !
L'interprète touché jusqu'aux larmes allait lui baiser les mains, mais il les retira en lui rappelant que ces sortes de démonstrations lui déplaisaient. Je ne sais si c'est là textuellement l'entretien à la suite duquel notre bon voisin obtint la grâce de mon père, mais il nous l'a raconté tant de fois, et toujours dans les mêmes termes, qu'il est resté gravé dans ma mémoire. Je pourrais citer beaucoup d'anecdotes qui peignent, tantôt la noblesse et tantôt l'originalité du comte de Thorane. En voici une qui m'a particulièrement frappé et que l'interprète se plaisait à nous raconter :
Un noble habitant de Francfort qui croyait avoir à se plaindre des Français logés chez lui, vint trouver le comte. L'interprète lui offrit ses services, il crut pouvoir s'en passer, et, s'inclinant profondément devant le lieutenant de roi, il lui dit : Excellence... Le comte lui rendit son inclination ainsi ([ue l'Excellence. S'imaginant que ce titre n'était pas assez élevé, le noble s'inclina plus profondément et dit : Monseisfneur !
— Monsieur, interrompit le comte cFim air très-sérieny n'allons pas plus loin, car nous arriverions bien vite jus qu'à la Majesté.
L'autre garda un silence embarrassé, et l'interprète qui se tenait dans un coin de l'appartement fut assez malicieux pour ne pas venir à son secours. Le comte reprit gaiement la conversation.
— Voyons, monsieur, comment vous appelez-vous?
— Spangenberg.
— Et moi, je m'appelle Thorane. Eh bien ! Spangenberg, que voulez-vous de Thorane? Asseyons-nous et trichons d'en finir le plus vite possible.
L'affaire se termina en effet promptement et à la grande satisfaction de Spangenberg.
Dans la première jeunesse, le souvenir des inquiétudes et des chagrins, ne s'étend jamais au delà d'une journée; aussi ne tardai-je pas à diriger toutes mes facultés vers le théâtre français, au grand chagrin de mon père, qui prétendait que le spectacle ne servait qu'à fausser les idées et à faire perdre le temps. Je défendais mon penchant par tous les arguments qu'on peut employer en pareil cas, c'est-à-dire, que grâce à la justice poétique, le vice heureux et la vertu malheureuse, finissent toujours par trouver sur le théâtre , l'un son châtiment et l'autre sa récompense. Mon père me citait les Fomberie& de Scapin, où le public applaudit les heureux résultats des ruses d'un valet fripon et les dérèglements d'un fils, qui ne voit dans son père qu'un tyran à tromper. Nous discutions toujours, ainsi que cela arrive souvent, sans pouvoir nous convaincre.
Il est dans la nature de l'homme de chercher à imiter ce qu'il voit faire aux autres, sans s'inquiéter s'il en a les dispositions ou le talent nécessaire. Mon assiduité au théâtre m'avait familiarisé avec toute la littérature dramatique des Français. Les pièces dans le goût de Piron, et qui tenaient de la mythologie, de l'allégorie et de la parodie, étaient alors fort en vogue. Les gais Mercurcs avec leurs petites