‹ Mémoires de GoetheChapitre 34 sur 189 · LIVRE m · texte numérisé non relu

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ailes dorées, les Jiipiters encapuchonnés et armés de foudres redoutables, les princesses, bergères ou chasseresses, que les dieux ne dédaignaient pas d'adorer, pour quelques jours du moins, tous ces personnages enfm, me plaisaient d'autant plus, que les Métamorphoses d'Ovide, m'avaient appris à les connaître. Il me fut donc très-facile de bâtir une de ces pièces qu'on aimait tant à voir. Tout ce que je puis dire de cette œuvre, c'est que l'action se passait dans une contrée champêtre, et que j'y avais introduit force dieux, prùoces et filles de rois. Quant au rôle de Mercure, il m'avait tellement préoccupé, qu'aujourd'hui encore je serais presque tenté de croire, qu'alors ce dieu était réellement venu me visiter et m'inspirer. Lorsque ma pièce me parut terminée, je la lis copier proprement et je la remis à mon ami Derones. Il la reçut avec un gracieux air de protecteur ; la parcourant des yeux, il me fit remarquer quelques fautes de langue, trouva plusieurs tirades trop longues, et finit par me promettre qu'il examinerait trt s-consciencieusement mon travail, dès qu'il en aurait le loisir. Je lui demandai timidement s'il croy it que la pièce pourrait être jouée ; il m'assura que la chose était possible, parce qu'au théâtre tout dépendait de la faveur, et que je pouvais compter sur son appui, pourvu que je fusse discret. Lui-même, me disait-il, avait fait recevoir une pièce qui n'avait pas été jouée, parce qu'on avait découvert trop tôt qu'il en était l'auteur: je promisun silence absolu, et il me semblait voir déjà le titre de ma pièce afîîché en grosses lettres au coin des rues et sur les places publiques. Quoique étourdi et léger, mon ami aimait à jouer le rôle de maître; sous prétexte de faire devant et avec moi quelques changements indispensables à ma pièce, il eftaça et ajouta des phrases, des dialogues, des scènes, retrancha des personnages et en créa d'autres ; en un mot, il disposa de mon travail avec un despotisme extravagant qui me fit dresser les cheveux. Je le laissai faire cependant, car je «n'imaginais qu'il devait savoir mie-.ii que moi, ce qui cou-

venait à la scène française. Au reste, je l'avais entendu parler tant de fois des trois unités d'Aristote, des vraisemblances dramatiques et de l'harmonie des vers, il Jurait si énorgiquement contre le théâtre anglais et méprisait a profondément celui de l'Allemagne, que je le crus fi -.i instruit. Que de fois n'ai-je pas été réduit, dans le cours de ma vie, à m'entendre répéter la litanie dramatique i» r laquelle il m'avait étourdi ! J'emportai mon œiivre mi;t:.L3 chez moi; après avoir vainement cherché à lui rendre son ancienne forme, je fis recopier mon premier manuscrit et je donnai cette copie à mon père. Il paraît que ma composition ne lui déplut point, car il me fit, pendant plusieurs semaines; grâce des réprimandes dont ilm'accablait chaque soir quand je revenais du spectacle, et qui m'ont plusieurs fois empêché de souper.

Cette tentative manquée, et surtoufmrrogance du maître qui m'avait si cavalièrement traité, parce qu'il connaissait mieux que moi les règles de l'art dramatique, m'inspirèrent le désir d'étudier ces règles à leur source. Le traité de Corneille, sur les trois unités, me fit deviner, à peu près, ce qu'on demandait à une pièce pour la trouver bonne, mais il me fut impossible de savoir pourquoi on voulait quelle fût ainsi. Les querelles littéraires à l'occasion du Cid , et les préfaces par lesquelles Corneille et Racine étaient obligés de défendre leurs chefs-d'œuvre, nf)n-seulement rontrî"» les critiques, mais encore contre le public de leur époque, finirent par me prouver que personne ne savait au juste ce qu'il voulait. Ce qui m'indigna surtouft, c'est que l'ordre d'un cardinal ait pu suffire pour que le Cid fût trouvé mauvais, en dépit de l'effet merveilleux que produisait la représentation de cette pièce ; et qu'un homme tel que Racine, l'idole des Français de mon temps, el la mienne, n'ait obtenu de ses concitoyens qu'une appiûbation contestée. J'ai dit que Racine était mon idole, parce qu'en me perfectionnant dans la langue française, j'étais devenu capable de l'apprécier; j'avais même joué,

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