‹ Mémoires de GoetheChapitre 35 sur 189 · LIVRE m · texte numérisé non relu

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siir un théâtre d'amateurs, le rôle de Néron, dans son Brito'inicus, ce qui augmenta beaucoup mon amour pour cet auteur parce que je lui devais un plaisir de plus. Après m'être longtemps tourmenté avec le charlatanisme suranné du dix-huitième siècle, je jetai l'eau de la baignoire, avec l'enfant qu'on y baignait ^ ; c'est-à-dire, que je me débarrassai de tout ce fatras de théories sur lesquelles les auteurs les plus éminents se trompent, toutes les fois qu'ils sont forcés de défendre leurs chefs-d'œuvre. Retournant à l'actualité vivante que j'avais sous les yeux, je fréquentai le théâtre avec une assiduité nouvelle, et je me mis à étudier consciencieusement Molière, Racine et Corneille.

Le lieutenant de roi demeurait toujours dans notre maison et ne cessait de se conduire avec douceur et bonté ; mais il était facile de voir qu'il ne remplissait plus ses fonctions avec le même empressement. Toujours juste et intègre, il s'était renfermé dans les limites de son devoir. Ses intimes attribuèrent ce changement aux réprimandes que la susceptibilité de son caractère avait attirées de haut lieu, et au blâme général dont il était devenu l'objet parce qu'il avait eu au théâtre une querelle qui fut suivie d'un duel. Cette faute était sans doute très-grave de sa part, car en sa qualité de chef de la police française, il devait donner l'exemple de l'obéissance aux lois de son pays, qui défendaient sévèrement le duel. En se repliant sur lui-même, il ne lui restait plus d'autre distraction que l'atelier de ses peintres. La plupart des tableaux étaient finis, lorsqu'il lui prit fantaisie d'en faire faire encore quelquesuns qui, selon lui, ne pouvaient manquer de devenir des chefs-d'œuvre, grâce au singulier procédé qu'il imagina. Chaque peintre avait sa spécialité dans laquelle il excellait ; pour l'un c'étaient les premiers plans, pour l'autre la

1 Proverbe allemand qui répond au proverbe français : Jeter U ma/u/ie après la cognée. Je l'ai traduit littéralement à cause de aou orii;inalité.

perspective ; quelques-uns se distinguaient par les arores, par les animaux ou les personnages^ etc. Le comte prit la résolution de les faire travailler tous à un même tableau. Après quelques observations inutiles, ils se mirent à l'œuvre. Le paysagiste jeta une belle contrée sur la toile, le peintre d'animaux la peupla de troupeaux; et comme il ne tenait pas à deux ou trois moutons de plus, il resta peu de place pour les bergers et les bergères, qu'il devait proportionner au nombre des animaux à garder ; puis, pour faire briller son talent, il mit un voyageur ou deux dans la perspective. C'était au point qu'on ne pouvait regarder tout ce monde et tous ces animaux, sans les pkindre, car quoiqu'ils fussent en plein air, on sentait qu'ils ne tarderaient pas à étouffer. Les artistes, bien que très-largement payés, se dépitèrent; Seekatz, finit par refuser ouvertement de contribuer plus longtemps à ce travail de tapissier, et il partit pour Darmstadt, où il occupait la charge de peintre de la cour. Un tableau cependant était resté inachevé et Seekatz seul pouvait le terminer. Le comte au désespoir, employa tous les moyens possibles pour le faire revenir, il y réussit, le tableau s'acheva, et tous furent emballés et envoyés en France. Bientôt après, mon père, qui n'avait cessé de réclamer contre la nécessité de loger des Français, obtint enfin qu'on assignât un autre logement au comte ; et pour le récompenser du long séjour que ce personnage avait fait dans sa maison, les magistrats le dispensèrent de loger d'autres Français, mais à la condition qu'il louerait les appartements que le lieutenant de roi y avait occupés. Mon père accepta cette condition et le comte nous quitt i sans difficulté et sans rancune. 11 savait déjà qu'il ne tarderait pas à être rappelé, et il lui importait peu dans quelle maison il passerait les quelques mois qu'il devail encore rester à Francfort. Nous apprîmes plus tard, qu'a-* près avoir occupé successivement plusieurs postes élevés, \i fut nommé gouverneur aux Indes occidentales, où il termina sa vie.

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