‹ Mémoires de GoetheChapitre 36 sur 189 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

ftîon père s'occupe de nouveau de mon éducation et de celle de ma sœur. — Notre niaitre de dessin. — Singulière méthode de nolrt maître de clavecin. — La pierre d'aimant et l'électricité. — État depensionnats pour l'éducation des enfants. — Les vers à soie et levieilles gravures nous font perdre le printemps et une partie de l'été. — Nouvelle manière d'apprendre l'anglais. — Mon penchant pour l'Ancien Testament. — Le recteur Albert, mon professeui- de langue hébraïque.— Résumé de l'histoire du premier âge du monde. — Essai d'une histoire poétique de Joseph. — Mes maîtres d'escrime et d'équitalion. — J'apprends à connaître les artisans. — Les artistes et les citoyens remarquables de Francfort. — Mes rapports avec eux et l'influence de ces rapports sur mon avenir.

Malgré les embarras que le lieutenant de roi nous avait causés^ on s^' était accoutumé ; nous autres enfants, surtout, nous trouvâmes la maison bien vide après son départ. Au reste, nous ne devions plus vivre complètement en famille; M. Moriz, directeur de la Chancellerie et jurisconsulte très-distingué^ vint demeurer chez nous avec sa femme et ses enfants. Son frère, secrétaire de légation, qui lui rendait de fréquentes visites, ne tarda pas à se lier avec mon père. Naturellement obligeant et commun! catif, il m'enseigna les mathématiques, qu'il cultivait en amateur, car la carrière diplomaticjue, ne lut fournissait aucun moyen de les utiliser. Ces leçons m'aidèrent à donner plus de régularité à mes plans architectoniques et à faire des progrt s dans le dessin. Le vieux professeur qui nous enseignait cet art, à ma sœur et à moi, ne pouvait sortir du cercle routinier; il nous faisait faire des yeux, des oreilles, des nez, puis nous rassemblions toutes ces parties pour en composer des tètes, sans ég-^rd pour les formes et les pro-

portions de la nature et de l'art. Après nous avoir tourmentés longtemps avec ces parodies d.e la face humaine, nous passâmes au paysage, à la touche des arbres, à tout ce que la routine fait faire sans raison et, par conséquent, sans succès. Fatigué de ces vaines tentatives, je ne m'attachai plus qu'à, l'exacte imitation et à la pureté du trait, sans m'occuper le moins du monde de l'original que je copiais. Mon père qui n'avait jamais dessiné, m'avait pour amsi dire, jeté sur cette route, car pour me prouver le pouvoir de hi volonté, il s'était mis à copier, sur du papier très- fin, les contours de ses vues de Rome. Vers cette époque, il fut décidé que nous apprendrions la musique. Le clavecin eut la préférence sur les autres instruments, mais on ne savait pas encore quel maître nous donner. Le hasard me conduisit chez un de mes petite amis, au moment où il prenait sa leçon de clavecin. Le maître me parut l'homme le plus aimable du monde, il donnait à chaque doigt, à chaque touche un soljriquet particulier, et au milieu de cette grotesque compagnie, Li leçon n'était qu'un amusement perpétuel. Je fis part de ma découverte à ma sœur et nous parvînmes à nous faire donner ce maître modèle. Il ne répondit cependant pas à notre attente et ne nous fit pas entendre un seul de ces jolis surnoms qui m'avaient charmé. Ma sœur m'accusait de l'avoir trompée et moi-même je ne savais qu'eu penser, lorsque la visite d'un de nos camarades pendiiut que nous prenions notre leçon, transforma tout à coup notre maître aust-re, en farceur joyeux; les sobriquets repai'urent et avec eux les éclats de rire, mon camarade fut ravi, et quelques jours plus tard, mon maître eut un élève de plus. Ce fut ainsi que, pour se conformer aux principes d'éducation de cette époque, on nous fit cultiver deux arts importants sans s'occuper si la natLU-e nous avait donné les. facultés nécessaires pour y arriver à une certaine perfection. Plus on surexcitait ainsi mon activité, plus elle demandait d'aliments, et je fini? par consacrer, même mes lieures de récréation, à de;-

Page 1