LIVRE IV. 7S
occupations propres à satisfaire mon insatiable besoin de savoir. Depuis ma phis tendre enfance, j'avais été animé du désir d'examiner de près toutes les productions de la nature, désir dont on fait injustement un crime aux enfants, en l'attribuant à la cruauté. L'instinct delà curiosité les pousse à morceler jusqu'à des êtres vivants qui leur ont d'abord fourni d'agréables sujets de jeu. Pour ma part, combien n'ai-je pas effeuillé de fleurs pour Svavoir comment les pétales tiennent au calice, j'ai même plumé bien des oiseaux vivants, mais c'était pour mieux e,xaminer le moyen par lequel les plumes tiennent aux ailes. Pourquoi condamner dans les enfants ce qu'on admire dans les naturalistes? ils ne s'instruisent pas en respectant la vie, mais en l'ôtant à ce qui la possède.
Une pierre d'aimant enveloppée dans du drap écarlate, ne tarda pas à exercer les facultés de mon esprit d'examen. Le pouvoir mystérieux de cette pierre m'avait d'abord frappé d'une admiration si stupide, que je ne pouvais que la regarder en silence et dans une immobilité complète, puis il me vint à l'idée qu'en dépouillant cette pierre de son enveloppe, je découvrirais le secret de son inexplicable puissance. Je la mis à nu sans devenir plus savant; et comme je ne pouvais plus la remettre dans l'état où elle était, le phénomène disparut avec son appareil. Mes expériences dans le domaine de l'électricité ne furent ni plus satisfaisantes ni plus instructives. Un de nos amis m'a\ ait raconté que, dans sou enfance, il était parvenu à se fabriquer une macl^ine électrique avec la roue d'un rouet à fder et quelques flacons pareils à ceux dont se servent les pharmaciens pour mettre leurs drogues. Je voulus en faire autant, et je perdis mon temps et mes peines, ce qui ne diminua en rien ma foi aux merveilles de l'électricité. De son côté, mon père se laissa aller à une fantaisie nouvelle, celle d'élever des vers à soie. Ne voulant, dans cette tache dimcile, d'autres aides que ma sœur et moi, il nous donna, en échange de quelques observa-
lions carieusps, beaucoup tVembarras, et nous retint à la nv>.Uon pendant tout un printemps. Pour achever de nous acci-bler de besogne, mon père entreprit le nettoyage de SCS vues de Rome, auxquelles il attachait plus de prix que jamais. Immédiatement après son retour d'Italie, ces copies lui avaient paru bien au-dessous des empreintes que les originaux avaient laissées dans sa mémoire, mais à mesure que le temps affaiblit ces empreintes, les copies se parèrent de tout le charme de la réalité. Il en est de même de toutes les productions artistiques et, surtout, des portraits; nous fl"en sommes jamais contents, tant que la personne qu'ils représentent respire et agit autour de nous; ce n'est que lorsqu'elle est absente ou qu'elle a cesse d'exister, que sa silhouette même, nous paraît admirable. Tout le monde sait que pour rafraîchir des gravures noircies, il faut les mouiller, les exposer au soleil et les tenir toujours humides jusqu'à ce que l'opération soit entièrement terminée. Ce fut à ma sœur et à moi que mon père confia le soin d'entretenir le papier dans une humidité convenable; c'était nous demander une attention audessus de notre âge; aussi commîmes-nous force bévues, que le relieur chargé de cartonner ces gravures répara de son mieux. Notre père qui ne nous trouvait jamais assez occupés, ne tarda pas à nous donner un maître de langue an-laise. Ce professeur. Anglais de naissance, venait d arriver à Francfort, où il avait fait annoncer qu il se chargeait d^apprendre sa langue maternelle dans un mois. Persuade qu'il n'y avait pas de plus gi-ande émulation pour les enfants 'que Pexemple des personnes agees, notre père prit part à nos leçons. Le professeur fut aussi content de nos progrès que nous Pétions de sa méthode. A la fin du mois, nous ne savions pas l'anglais, mais nous étions capables de l'apprendre seuls, et cette langue prit son rang dans nos études régulières. Les thèmes et les versions de grammaire m'étaient antipathiques; pour ni'exercer daiis les divers idiomes que j'apprenais, je sup-