LIVRE IV. n
posai une correspondance entre six frc'rcs et une sœ::r dont chacun habite un autre pays, et qui s'écrivent dans la langue de ces pays. Daprès ce petit roman, le frère aine est en voyage et fait^ en bon allemand, le récit de ce qu'il voit et observe. La sœur donne, tantôt à ce voyageur, tantôt à ses autres frères, des nouvelles de la famille et du pays. Elle aussi écrit en allemand, mais son style est éminemment féminin, c'est-à-dire, que ses phrases sont toujours courtes, saccadées et souvent entrecoupées de points, de ce style enfin, dont on écrivit plus tard, le célèbre roman de Siegwart. Les lettres d'un autre frère qui fait sa théologie, sont en véritable latin et se terminent fort souvent par des post-scriptum grecs. L'anglais est le partage d'un frère employé dans une maison de commerce à Hambourg ; un autre frère, qui occupe un poste semblable à Marseille, écrit en français. Le cinquième frère, musicien passionné, est allé perfectionner son talent en Italie; il se sert de la langue de ce pays pour écrire à sa famille. Le plus jeune, aussi spirituel qu'espiègle, n'ayant plus de langue à sa disposition, se jette dans l'allemand judaïque. Ses épitres chiffrées désespèrent ses frères, mais elles font rire les parents. Ce roman en lettres, m'obligea d'étudier avec soin, la géographie et les mœurs des pays qu'habitaient mes personnages, puisqu'ils devaient décrire les localités et donner des détails sur leurs relations d'affaires et de société. En cherchant à écrire le baroque allemand judaïque, aussi bien que je le lisais, je reconnus la nécessité d'apprendre l'hébreu, ce qu'au reste, je désirais depuis longtemps, parce que je voulais étudier la Bible, d'après le texte original. Comme je ne fis valoir que ce dernier motif, mon père consentit à cette nouvelle étude et me donna pour maître le docteur Albert, recteur du collège. Ce docteur était un être fort original sous tous les rapports. Sa taille petite et épaisse paraissait ditîorme dans son ensemble, quoiqu'on n'y vit aucune défectuosité spéciale; c'était Esope en habit noir et en perruque poudrée.
Plus de soixante-dix années avaient laissé leur empreinte sur son visage et semblaient y avoir stéréotypé un rire sardonique et très-singulier^, car ses yeux n'en restaient pas moins grands et spirituels. J'avais été souvent le voir avec mon père, et, quoiqu'il ne dirigeât en rien mes études, il paraissait s'y intéresser beaucoup. Je me souviens surtout qu'à une distribution de prix, à laquelle j'assistais en qualité de spectateur, je regardais constamment la bourse de laquelle il tirait de petites médailles d'argent pour les distribuer aux élèves qui a^•aient mérité cette récompense. Il pnrait qu'il y avait dans mes yeux tant de regret de ne pouvoir rien recevoir de pareil, qu'il en fut touché, car il descendit les marches de sa chaire, me fit signe d'api^rocher et me donna une médaille. Cette faveur accordée à un enfant tout à fait étranger au collège, lui attira le blâme gént rai, mais il n'était pas homme à s'occuper de l'opinion du monde. Son érudition et l'excellence de ses méthodes l'avaient rendu nécessaire au collège, où, par cette raison, on l'avait conservé malgré sa vieillesse, et en d. pit des plaintes fréquentes dit clergé, des professeurs et de plusieurs personnes très-haut placées. L'esprit du bon docteur était naturellement enclin à la satire ; toujours à l'afî'ùt des défuits et des faiblesses d'autrui, il les attaquait publiquement et dans le style de Lucain, son auteur favori. Ces attaques cependant ne produisaient pao un grand etîet, car elles n'étaient jamais directes et se bornaient à des allusions empruntées à la Bible ou à quelque auteur classique. Quant à son débit, il était peu agréable et souvent interrompu par une petite toux sèche et un rire creux, dont le but était d'avertir l'auditoire qu'il allait entendre un passage mordant. Ce singulier personnage resta toujours bienveillant et doux pour moi. Lorsque je me rendis chez lui pour prendre ma première leçon, il commença par me demander pourquoi je voulais apprendre l'hébreu. N'osant lui a\ouer le désir de me perfectionner dans le jargon biz^^iTe qu'on appelle l'allemand judaïque, je fis valoir mon autre