‹ Mémoires de GoetheChapitre 40 sur 189 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

•qu'on peivl en espérer après un si grand bouleversement. Les hommes ainsi renouvelés, s'étendent de nouveau au delà de leur point de dc^part; ils apprivoisent les animaux sauvages et en font des troupeaux, qui les nourrissent, et leur permettent de satisfaire le besoin inné de changer de demeure. Bientôt les tribus deviennent si nombreuses, qu'elles sont forcées de recourir à des émigrations lointaines. Ces tribus, cependant, se composent de proches parents ; ne voulant pas se séparer pour toujours, ils se mettent à construire une tour tellement élevée qu'ils pourront la voir de très-loin et retrouver ainsi le chemin de la patrie. Cette tentative déplaît aux Elohim ; pour la faire échouer, ils jettent la confusion sur les travailleurs, et l'espèce humaine se disperse. Nos regards, cependant, restent attachés sur sa demeure primitive, car là, une souche nouvelle parait, et son fondateur lui imprime une individualité qu'elle transmet à ses descendants, et les prédispose par là, à former une grande nation. Certes ce n'est pas sans l'intervention de la Divinité, qu'Abraham et îon frère Loth quittent les rives de l'Euphrate, qu'ils s'avancent vers l'Occident, passent heureusement le désert, arrivent sur les bords du Jourdain, traversent ce fleuve et s'établissent dans les belles contrées de la Palestine méridionale.

La Palestine, toute entière, est parsemée de montagnes stériles mais peu élevées; ces montagnes forment une multitude de petites vallées billonnées de ruisseaux et trèspropres à la culture. Dans la plus grande de ces vallées, dont toutes les eaux arrivent au Jourdain, il y avait déjà des villes, des bourgs et beaucoup d'habitations isolées, mais il y était resté assez ie place pour que des pasteurs voyageurs aient pu circuler librement avec leiu's familles et leurs troupeaux. Par ce\ état d'un pays, la population n'y est jamais régulière; tantôt elle diminue, tantôt elle augmente ; dans ce dernier cas, les produits ne sont plus en harmonie avec la consommation et la famine éclate. La

présence d'Abraham et des siens amène cette calamité sur la Palestine ; il quitte ce pays, se rend en Egypte, et nous montre ainsi la scène où, pendant une longue suite de siècles, s'accomplirent les principaux faits de l'histoire du monde. Dès ce moment, la terre se peuple de l'Euphrate au Tigre, du Tigre au Nil; et dans ce vaste espace, nous voyons errer les bergers Chaldéens et leurs troupeaux, dont le nombre s'accroît avec les besoins des bergers. Ils reviennent enfin en Palestine, mais instruits par l'expérience, ils s'étendent sur un plus vaste terrain; Abraham choisit la vallée de Membre et ses ernirons, Lot se dirige vers Sodome. Si notre imagination es,t assez téméraire pour donner au Jourdain une embouchure souterraine, nous verrons sans peine à la place que remplit aujourd'hui un grand lac asphaltique, un jardin merveilleux, un second paradis terrestre, dont les délices ont fait passer les habitants de la mollesse à l'oisiveté, de l'oisiveté au vice. Mais Hébron et la vallée de Membre resteront toujours les points les plus attrayants, car c'est là que le Seigneur vient converser avec Abraham, c'est là qu1l lui promet la possession de tous les pays sur lesquels son regard pouvait s'étendre.

Quittons un instant ce peuple de pasteurs qui reçoit les visites des habitants du ciel, leur accorde l'hospitalité et s'entretient familièrement avec eux; et voyons ce qui se passe en dehors de ce cercle privilégié. Partout les familles se réunissent en tribus, la nature et les exigences des localités déterminent leurs mœurs et leur prescrivent le genre d'activité auquel elles doivent se livrer. Sur les montagnes qui versent leurs eaux dans le Tigre, nous trouvons des peuples guerriers et nous voyons déjà paraître un conquérant; c'est Kedor Laomor, roi d'Elam. Plusieurs années avant l'arrivée d'Abraham en Canaan, ce roi en avait rendu presque tous les peuples tributaires, mais bientôt ils s'affranchissent de ce joug. Le roi instruit de leur révolte, se met en route avec une nombreuse armée; les peuples des deux rives du Jourdain sont soumis les premiers, puis Kedo!

LlVRlL IV. 83

dirige sa marche triomphale vers les peuples du désert, et aprc'S avoir vaincu les Amalccitcs et les Amorites, il arrive enfm sur la terre de Canaan; là, il s'empare de la valiée de Sodonie, en disperse les habitants, et, chargé d"un riche butiii, il remonte le Jourdain et va CDntinuer sa marche triomphale jusqu'au pied du Liban. Parmi les trésors et les captifs qu'il traîne à sa suite, se trouvent Lot, sa famille et ses ricliesses. A peine Abraham a-t-il appris cette triste nouvelle, que le patriarche se transforme en héros; il arme ses serviteurs, se jette sur l'arrière-train des vainqueurs, les met en fuite, délivre les prisonniers, s'empare des trésors enlevés au pays et les rend à leurs légitimes possesseurs. Cet acte de courage et de désintéressement lui donne la souvesaineté du pays ; les peuples voient en lui un protecteur généreux, les rois l'accueillent avec respect et reconnaissance, et Melchisedech, le roi des prêtres, le bénit. L'Eternel continue à lui promettre une innombrable postérité, et cependant il est encore bien mal monté en héritiers directs; arrivé à l'âge de quatre-vingts ans, il n'a pas un seul enfant, ce qui ne remi>èche pas d'espérer. Sara, nioins confiante aux promesses du Seigneur, veut, selon l'usage oriental, se procurer un successeur par l'mterventiou de sa servante ; mais à peine Agar a-t-elle été livrée au patriarche, que les deux femmes ne peuvent plus vivre en paix. Agar s'enfuit, mais la volonté de Dieu et celle d'iVbraham la ramènent; et bientôt apri^Ismaël reçoit le jour. Les anges continuent à prometti'e aux deux époux une nombreuse postérité directe, ils finissent par en rire, car Abraham a quatre-vingt-dix-neuf ans et Sara est presque de son âge; elle devient mère cependant, et son fils reçoit le nom d'Isaac. On dirait que le principe qui dirige les destinées humaines a voulu nous offrir, par le ménage d'Abraham, l'image parfaite de toutes les relations conjugales fntnres. Par un concours d'événements, indépendants de sa volonté, Abraham se trouve le mari de deux femmes, le père de deux enfants, dont chacun a une autre mère, el

sa tente est devenue le théâtre d'une discorde perpétuelle. La femme et l'enfant dont les droits ne se fondent pas sur la loi, sont forcés de céder la place à la femme et à l'enfant légitimes, car Abraham est contraint de sacrifier à la paix du ménage, son amour pour Agar, sa tendresse pourismaël. La mère et l'enfant sont chassés de la tente et contraints de chercher un refuge au désert, où l'enfant est sur le point de périr ; mais un ange le sauve^ afin que les prédictions s'accomplissent, car d'Ismaël aussi doit sortir une nombreuse et puissante nation.

Deux époux d'un âge très-avancé, un jeune enfant, fruit tardif de l'amour conjugal, certes, dans un pareil cercle domestique, on doit s'attendre à voir régner le calme et le bonheur, eh bien ! non, une épreuve nouvelle, la plus cruelle de toutes, attend le Patriarche. Avant de parler de cette épreuve, je crois devoir faire ici quelques observations qui la rendront plus facile à comprendre.

Si une religion naturelle et universelle devait se former et devenir ensuite une religion révélée, cela ne pouvait se faire cjue dans les pays et par les hommes dont je parle en ce moment. La religion naturelle suppose une grande délicatesse de sentiment et une exquise sensibilité, car elle découle de la conviction intime qu'il existe un pouvoir supérieur à tous les pouvoirs visibles et qui dirige l'ensemble de l'univers. Cette religion-là, l'homme peut la trouver en lui-même; mais une religion spéciale et révélée par les dieux de tel ou tel peuple, demande la foi à une providence spéciale qui communique une partie de son essence divine à l'inlividu, à la famille, à la tribu, au peuple qui s'est rendu digne de cette préférence ; aussi ne surgirat-elle jamais d'elle-même dans le cœur humain, car pour être, elle a besoin de s'appuyer sur les traditions, les ouïdire et les attestations des temps les plus reculés. Ce qu'il y a d'admirable dans les traditions hébraïques, c'est qu'f.'lles nous montrentdes hommes qui se confient avec une foi héroïque à cette providence spéciale, et qui en accep-

Page 1