‹ Mémoires de GoetheChapitre 43 sur 189 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

jp n'ai pas trouvé de meilleur moyen pour expliquer comment, au milieu de mes études morcelées, j'ai pu réunir mes pensées et mes sensations sur un seul point. Quand l'activité de mon imagination, dont j'ai donné une preuve dans le conte du Aouvcau Paris, me faisait errer de la fable à l'histoire, des mythologies à la religion, j'aimais à me reposer dans les contrées orientales que décrivent les premiers livres de Moïse, et j'y goûtais à la fois le cliaime d"une protonde solitude et le plaisir d'une nombreuse société. Avant de se perdre dans fhistoire du peuple d'Israël, la vie privée des patriarches nous ofTre une dernière î!;rande t^gure qu'on peut regarder comme la réalisation de tous les rêves, de toutes les espérances de la jeunesse. Joseph, le fruit d'un amour conjugal et passionné, nous apparaît d'abord pur et calme ; précipité par ses frères dans le plus grand des malheurs, il résiste à toutes les tentations; l'esclavage même ne l'avilit point. Ses prophéties l'élèvent aux grandeurs qu'il mérite; et après avoir sauvé un grand peuple, il devient le bienfaiteur de sa famille. Rien n'est plus naïf, plus gracieux, que le récit de fes infortunes et de ses belles actions, mais il est impossible de ne pas le h'ouver trop succinct, et surtout, de ne pas éprouver le désir de le compléter par les détails qui manquent et qu'on devine sans peine. Klopstock venait de prouver à l'Allemagne qu'en poétisant les figures bibliques, on pouvait leur prêter un charme nouveau, sans uire ni à la dignité ni à la sainteté de leur caractère. J'a- ,ais eu depuis longtemps l'idée de traiter ainsi l'histoiie de Joseph ; et comme aucun genre de poésie ne me paraissait convenable à ce sujet, je pris le parti de l'exécuter er prose poétique. Je croyais qu'il suffirait de donner aux caractères une individualité prononcée, et d'intercaler quelques épisodes pour faire de cette antique histoire, une œuvre neuve et subsistant par elle-même ; j'ignorais encore (ju'une pareille entreprise demande des capacités que l'expérience seule peut donner. Grcàce au repos dont nous

jouissions alorS;, rien ne détournait mon imagination de la Palestine et de l'Egypte; et, comme je commençais toujours par me raconter à moi-même ce que je voulais écrire, je n'avais que peu de corrections à faire. Mon poëme en prose arriva ainsi jusqu'à la fin, ce dont je m'étonnai moi-même, car je n'avais pas encore entrepris un ouvrage d'une aussi longue haleine. Lorsqu'il fut achevé, je revis quelques pièces de poésie que j'avais terminées l'année précédente, j'en fus encore satisfait, et il me sembla quen les joignant à Joseph, on formerait un beau volume qu'on pourrait intituler : Mélanges poétiques. J'avais une grande prédilection pour mes poésies anacréontiques, mais elles n'étaient pas rimées; et comme je voulais produire quelque chose qui plût à mon père, je me bornai aux odes et aux hymnes religieux qui m'avaient été inspirés par k Dernier jugement d'Eiie Sclilegel, et par certaines fêtes et solennités religieuses. Un pupille de mon père qui, à cette époque, demeurait chez nous, copia le tout fort proprement, et j'eus la satisfaction de porter mon manuscrit chez le relieur. A peine en eut-il fait un beau volume, que je le remis à mon père, qui en fut très-satisfait et m'exhoiUi à fournir chaque année un volume piu^eil, car il avait la conviction que je n'employais à ce travail que mes heures de loisir. Une autre circonstance augmenta mon penchant pour les études bibliques. Le doyen du consistoire venait de mourir, il fut remplacé par M. Plitte, professeur à Marburg, qui, plus apte à enseigner qu'à édifier, fit de ses sermons un véritable cours de théologie. Je m'étais accoutumé de bonne heure à saisir les divisions, le siijet et la diction d'un sermon; c'était un moyen de ne pas m'ennuyer à l'église, puisqu'on voulait absolument que j'y allasse. Grâce à cet exercice, j'étais devenu si habile que je pouvais écrire presque aussi vite que l'orateur parlait, talent dont je fis usage à l'occasion des sermons didactiques du nouveau doyen, qui faisaient le sujet de toutes les conversations. A peine le orédicateur avait-il dit son dernier

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