LIVRE IV
tnot, que je couais à la maison où je '^opiais aussi vile qi:e possible, ce que j'avais écrit à la hâte, et dont ma mémoire complet, it les lacunes. Lorsqu'on se mettait à table pour diner, j'arrivais avec mon sermon à la main. Mon père fut tellement charmé de mon habileté, que pour lui être agréable, je continuai à reproduire les sermons du doyen, car ce travail, qui m'avait beaucoup amusé d'abord, ne tarda pas à me déplaire. Au r^ste, jamais notre père ne nous avait permis d'abandonner une chose commencée, lors même qu'en nous la faisant continuer, il reconnaissait qu'elle était désagréable, ennuyeuse et inutile.
La diversité de mes travaux ne le détourna point du but principal vers lequel il voulait me conduire, c'est-à-dire, de la jurisprudence ; à cet effet, il me remit un petit livre de Hopp, qu'on peut appeler le catéch'sme du droit ;^je le sus bientôt par cœur, et comme en le lisant j'étais souvent forcé de consulter le corpus Juris, ce livre aussi ne tarda pas à me devenir très-familier. Alors mon père passi aux œuvres de Struve, mais leur forme avait quelque chose d'antipathique pour moi, et la méthode de mon père n'était pas assez libérale pour me faire prendre goût à ce genre d'étude.
Il est des cas dans la vie où la loi se tait; alors loin de protéger un citoyen isolé, elle le met dans la nécessité de se défendre lui-même ; aussi les parents se croient-ils obligés de faire instruire leiu's fds dans l'art de l'escrime ; j'eus donc un maître d'armes; mais il ne m'a jamais compté au nombre de ses meilleurs élèves. L'équitation était alor^ regardée comme le complément d'une bonne éducation, f t je fus envoyé au manège. Le pédantisme des démonstrations me les rendit odieuses: la pratique ne semblait avoir pour but que d'extorquer de l'argent aux élèves et de les humilier. Oubliait-on de gourmer ou de dégourmer, laissait-on tomber sa cravache ou son chapeau, vite une amende ; et maître et condisciples de rire aux éclats. Ces procèdes et suitout les prctérences de l'écuyer pour le^
n MÉMOIRES DE GOETHE.
autres élèves parc( .qu'ils étaient plus habiles que moi, peut-être aussi parce qu'ils lui payaient des déjeuners, m'ont fait prendre le mant'ge en horreur et pour toujours ; ce qui ne m'a pas empêché de devenir un cavalier habile, téméraire, et passionné au point, qu'il m'est arrivé pins d'une fois, de passer des journées entières à cheval. Au reste, ce n'était pas seulement de l'équitation qui pourrait être le plus joyeux des ej....'cices, mais de tous les genres d'enseignement qu'on faisait alors un travail pénible et repoussant. Frappé enfin des inconvénients de cette métliode, on a cherché plus tard, à instruire la jeunesse par des procédés attrayants, qui font de l'étude un jeu, mais ceite méthode n'estpas non plus sans dangers.
Si dans mon enfance je me plaisais à visiter tous les édi fices de notre ville, qui portaient encore l'empreinte de leur ancienne origine, je m'appliquais dans ma jeunesse à faire revivre les personnages de ces époques reculées, travail dans lequel les chroniques de Lessner et de quelques autres qui se sont occupés de l'histoire de Francfort, m'ont beaucoup aidé. Le premier avantage que j'en retirai fut de rectifier mes idées à l'égard d'un conte populaire, dont le crâne blanchi qu'on voit si" î tour est le héros. Les quatre piques vides qui entoni ,/ ce crâne, prouvent que lui seul a résisté au pouvoir destructeur du temps, ce qui a fait croire que ce crâne était celui du célèbre Fettmilch. qui, en 1616, fut exécuté à Francfort, avec ses qnatie complices. Dans le conte populaire, ces infortunés sont des espèces de monstres sanguinaires et cupides, qui ne rêvent que meurtre, pillage et incendie. Les chroniqueurs consciencieux les peignent tels qu'ils étaient en eflct, c'est-à-dire, des hommes froissés par les abus, qui s'étaient introduits dans le gouvernement de notre ville, et qui, tu voulant réformer ces abus par la ré\'olte, ont été sacrifiés au principe conservateur, d'après lequel toute loi non révoquée est inviolable. Lumédiatement après leur exécution, plusieurs magistrats ont été cassés comme coupables des
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injustices doni se plaignaient les rebelleS;, puis on a procédé à la révision des lois et des règlements. Cest donc à ces suppliciés, dont le peuple fait des monstres, qu'il (l;)it cette sage réorganisation de son gouvernement, dont chaque membre a beaucoup de pouvoir pour faire le bien et très-peu de liberté pour faire le mal.
Notre ville des juifs ne pouvait manquer d'attirer mon attention; elle- se compose de quelques rues étroites et sales et séparées par un grand mur du reste de la ville. Le tumulte qui règne dans cette cité, la langue mal sonnante qu'on y parle, l'empressement passionné avec lequel on entoure les étrangers qui s"y présentent dans l'espoir de leur vendre ou d'en acheter quelque chose, aurait suffi pour m'empècher d'y entrer pendant mon enfance, lors même que les chroniques de Gottfried, n'auraient pas laissé dans ma pensée limage terrible des cruautés exercées par les juifs sur les enfants des chrétiens, lorsquils pouvaient s'en emparer. Devenu jeune homme, je me dis que les juifs dont, au reste, on commençait à avoir meilleure opinion, n'en étaient pas moins le peuple de Dieu, et que, surtout, ils étaient des hommes ; leur inviolable attachement aux lois de leurs pères , m'inspirait du respect, et puis, leurs filles étaient si belles! Décidé à connaître leurs cérémonies, je parvins à assister à leurs prières, à une noce, à une circoncision et à la fête des tabernacles. Je fus partout très-gracieusement accueilli, car je m'étais fait présenter par des personnes haut placé es dans leur estime.
Les événements terribles, tels que des incendies ou l'exécution de quelque grand crimmel, me firent laire plus d'une fois de tristes observations, mais ce qui me frappa surtout, ce fut l'auto-da-fé d'un livre ; c'était un roman comique français; il n'attaquait point l'état, mais la religion et la morale y étaient fort maltraitées. Je fus témoin de l'exécution, et ce châtiment appliqué à un objet inanimé avait quelque chose d'effrayant à mes yeux.
Le nombre d'exemplaires saisis était fort considérable, les ballots éclataient dans le feu où on les remuait avec une fourche, le vent fit envoler quelques feuillets dont la foule s'empara avec avidité. Le lendemain, je me procurai à grands frais, un exemplaire de cet ouvrage et tout le monde en fit autant. Si l'auteur n'eût aspiré qu'à la popuhu'ité, il n'eût pu mieux se servir lui-même.
Mon père avait contracté l'habitude de m'envoyer chei les ouvriers, pour surveiller et hâter les travaux dont il les avait chargés. Naturellement disposé à rac conrormer aux manières d'être les plus opposées aux miennes, et à m'intéresser à toutes les positions de la vie, les heures que je passai dans les ateliers des artisans, me furent aussi agréables qu'utiles. Je leur dois uiie idée générale de tous les métiers, et une connaissance exacte des plaisirs et des peines, des avantages et des difficultés de chaque genre de vie. En m'approchant ainsi de cette classe active qui unit pour ainsi dirti les extrémités de la société en leur servant d'intermédiaire, je me plaisais à observer en silence, la vie intime de chaque artisan, et je reconnus qu'elle doit son cachet et ses allures au genre de travail par lequel le chef de famille pourvoit aux besoins des siens. Cette observation, sans cesse confirmée par l'expérience, me prouva qu'il y a égalité parfaite, sinon entre les hommes, du moins entre toutes les situations de l'homme, car si l'existence seule, me semblait une condition fondamentale, tout le reste me paraissait indiffèrent ou accidentel.
Quoique mon père n'eût pas de justes motifs de se plaindre de la guerre, il désirait si ardemment la paix, qu'il avait promis à ma mère, une tabatière d'or enrichie de diamants, pour le jour où cette paix serait signée. A mesure que l'espoir de cette paix approchait, mon père m'envoyait plus souvent chez le joaillier, dont le travail n'avançait pas, car il s'était lanc.i dans une entreprise que personne ne lui avait commandée et dont, par conséquent, il s'occupait de préférence. Cette entreprise consistait dai-.s