‹ Mémoires de GoetheChapitre 45 sur 189 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

un bouquet de fleurs en pierres précieuses. Grâce à son talent, il se promettait de le rendre si beau, que l'empereur François I''', connu pour un grand amateur de bijoux artistement travaillés, ne pourrait se dispenser de l'aclietor pendant son séjour à Francfort, où il devait se rendre immédiatement après la signature de la paix, pour faire couronner son fils, l'archiduc Joseph. L'artiste ne cessait de me parler de la composition de son bouquet et de l'eiî'et merveilleux qu'il devait produire. Mon attention admirative me valut son affection et ce fut ce sentiment et non l'attrait du gain, qui le décida enfin à finir la tabatière de ma mère, qui la reçut le jour même de la proclamation de la paix. Mon père, comme tous ses contemporains, avait la conviction qu'une peinture sur bois était préférable à une peinture sur toile, et il faisait préparer chez lui avec un soin minutieux, les planches qu'il destinait à cet usage. 11 en donna une au peintre Junker, en le chargeant d'y représenter une corbeille de fleurs. J'allais tous les jours lui porter les plus beaux modèles que je pouvais me procurer, j'y ajoutais des scarabées, des papillons, etc. Un jour même je lui apportai une souris que je venais de prendre, il la reproduisit au pied de la corbeille, rongeant un épi de blé. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsqu'au moment de livrer le tableau, le bon Junker me déclara qu'il n'en était pas satisfait. Les détails ne lui paraissaient pas sans mérite, mais, selon lui, l'ensemble, ayant été composi^ par degrés, manquait d'unité; les effets d'ombre et de lumière étaient mal combinés, et la souris, un défaut de goût et de bon sens, parce que beaucoup de personnes ont horreur de ces sortes d'animaux. Commandant aussitôt une autre planche, de la même grandeur que celle que mon père lui avait donnée, il recommença une nouvelle corbeille de fleurs qu'il trouva parfaite et je fus de soh avis. Mon père sut bon gré à l'artiste de lui donner le choix entre deux tableaux quand il n'en avait commandé qu'un, mais il se déci ia poui' le premier sans daigner nous expliquer ses

motifs. Junker se sentit piqué jusqu'au vif et il me dit^ en confidence, que la (jnalité du bois que mon père faisait si soigneusement préparer chez lui, avait eu plus d'influence sur son choix que le mérite de la peinture.

Puisque je reviens à la peinture, je dois parler du peintre Nothnagel, qui d'artiste, s'est fait fabricant de toiles cirées. Quelques-unes de ces toiles pouvaient cependant passer pour des productions artistiques, car on y voyait des fleurs, des paysages, des sujets mythologiques et historiques. Le débit de ces toiles était immense, car on ne s'en servait pas seulement pour couvrir des meubles, mais pour décorer les appartements d'une tapisserie brillante et indestructible. Je prenais un plaisir infini à suivre les divers travaux de cette fabrication. Mon ami, Nothnagel demeurait si près de la porte de la ville, qu'en sortant de chez lui, je prolongeais toujours ma promenade, jusqu'à un immense verger que mon père possédait non loin de cette porte, et parfois même jusque dans nos vignes situées à quelques pas de là. En voyant chaque année se renouveler les travaux de la culture de ce verger et de ces vignes, j'appris à connaître les théories et les pratiques du jardinier et du vigneron. Après avoir savouré les produits du printemps et m'être régalé avec les fruits de l'été et de l'automne, je goûtais les plaisirs de la vendange. Cette fête répand la joie et la gaieté par toute la contrée, comme le vin qu'elle produit et qu'on y boit, donne de la vivacité à l'esprit et de l'indépendance au caractère de ses habitants. Pendant ces jours de réjouissance et de travail, les cris de joie et les coups de pistolet retentissent de toutes parts; et les nombreuses fusées qui pendant la nuit sillonnent les nuées, prouvent que, partout, tout le monde est encore éveillé. Les soins qu'exigent les cuves et les pressoirs occup(?nt les derniers restes de l'automne et conduisent à l'hiver sans qu'on ait eu le temps de s'en apercevoir.

Avant de parler de l'influence que les heureux effets de la paix, signée le lo février 1763, exercèrent sur le reslo

Page 1