LIVRE IV
de ma vîe^ je crois devoir mentionner quelques hommes remarquables qui m'ont vivement impressionné dans ma première jeunesse. Je commencerai par M. Olensclilager ; c'était un bel homme, dun tempérament sanguin; lorsqu'il était en grande tenue, on aurait pu le prendre pour un prélat français. Après avoir fini ses études, il s'était consacré aux atïaires d'Etat et à la vie des cours. J'avais eu le bonheur de gagner son affection; aussi me parlait-il souvent de ce qu'il avait vu et observé. Il s'entretenait même, avec moi, des travaux dont il s'occupait pour l'instant. Ce fut ainsi que pendant qu'il composait son explication de la Bulle d'or, il me tit apprécier le mérite de ce document. J'avais depuis mon enfance contracté l'habitude d'apprendre par cœur, les premières pages d'un livre qui me plaisait et de les réciter à tout propos. J'en fis autant de la Bulle d'or, et le digne Olensclilager, ne pouvait s'empêcher de rire aux éclats toutes les fois qu'il m'arrivait de m'écrier d'un air sérieux et sans motif apparent : Omne regnum in se divisum desolabitur : nam principes ejus facti sunt socii fuvum^. Puisil ajoutait en hochant la tète : « Quelle époque que celle où l'Empereur pouvait, en pleine diète, jeter de semblables paroles à la face des princes de l'Empire ! »
Passons à M. de Reineck: C'était un homme sec, maigre et très-brun, d'une loyauté à toute épreuve, mais sévère et obstiné ; je ne me souviens Das de l'avoir vu sourire. Les désagréments d'un procès que lui fit son gendre, l'avaient tellement dégoûte du monde, qu'il ne voulait plus sortir de sa maison, ce qui ne l'empêchait pas de recevoir ses amis et de leur donner d'excellents diners. En hiver la fumée qui s'échappait des fentes d'un grand poêle, incommodait tellement ses hôtes, qu'un jour l'un d'eux lui demanda comment il pouvait résister à un pareil tourment,,
1 Tout royaniiî divisé s'écrouleia ; car les princes qui le gouveracnl sont devenus les ccm;iliccs des voltu:s.
— Je serais trop lieureux si je n'avais à subir que celui-ci, répondit ce moderne Timon.
11 aimait à me voir autour de lui, ce qui nous fut favorable à tous deux. Sa conversation me faisait connaître le monde et les affaires, la mienne adoucissait son humeur chagrine, et ce fut par mon intervention que ses amis réussirent aie faire sortir de sa maison, où il se tenait enfermé dans une chambre fort vaste, mais triste, et où le balai "d'une servante ne fonctionnait jamais. Il était amateur d'œilîets; un riche propriétaire, presque aussi original que lui, cultivait une magnifique collection de ces fleurs, et nous fîmes si bien, que nous décidâmes notre cher de [\eineck à aller 1^ voir. Ces deux messieurs, presque aussi figés l'"un que l'autre, se saluèrent en silence, et ce fut en silence qu'ils firent le tour des gradins chargés de pots d'oeillets en pleine fleur. La collection était des plus remarquables. Grâce aux efforts des amis communs qui avaient préparé cette entrevue, la conversation finit par s'engager sur la beauté des fleurs et par devenir amicale, à ma grande satisfaction, car on venait de servir, sous un berceau voisin, une friande collation et plusieurs flacons de vin du Rhin.
Un incident imprévu, nous priva du plaisir de goûter à toutes ces bonnes choses. Un des plus beaux œillets était un peu penché, de Reineck fit glisser la tige entre ses deux doigts et la releva avec beaucoup de précaution afin de pouvoir mieux en admirer la beauté. De Malapart, c'était le nom du propriétaire des œillets, lui rappela d'un air sec ce dicton : Oculis non maniàus. Notre ami qui venait de laisser retomber" l'œillet, le releva une seconde fois en disant d'un air très-froid, qu'un amateur avait le droit do se procurer par un attouchement aussi délicat, le plaisir d'admirer une fleur dans toute sa beauté. Dès ce moment nos deux messieurs semblèrent être devenus muets, et nous <]mmenàmes immédiatement notre bon de Reineck, que nous connaissions très-capable de recommencer pour la
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troisième fois, l'action dont M. de Malapart avait eu l'impolitesse de le blâmer.
M. Huisgen, conseiller de la cour, hnbitait Francfort, sans pouvoir y exercer aucun emploi public, parce qu'il était calviniste. La profession d'avocat même lui était interdite, il ne l'exerçait pas moins et avec beaucoup de succès, mais sous le nom d'un atitre. Son extérieur n'avait rien d'attrayant. D'une taille très-élevée, il était large sans embonpoint; la petite vérole ne s'était pas bornée à altérer ses traits, elle lui avait encore fait perdre un, œil. Sa tête chauve était toujours coiffée d'un bonnet de coton très-blanc, et jamais on ne voyait une tache sur sa robe de chambre de damas. Il habitait un rez-de-chaussée fort gai et très-proprement tenu, l'ordre le plus parfait régnait dans ses papiers, dans ses livres et dans ses cartes. Comme il ne se chargeait que de procès très-importants, il avait assez de loisir pour me souffrir souvent autour de lui. Sa conversation me prouva bientôt qu'il s'était mis en opposition avec le monde et avec Dieu lui-même. Il me fit lii'e l'Agrippa, De vonitate scient iorum. Cet ouvrage qu'il lisait souvent, jeta d'abord un grand désordre dans mon jeune cerveau, mais la satisfaction de soi-même inhérente à la jeunesse, ne tarda pas à me ramener à l'optimisme. Au reste, l'expérience m'avait déjà prouvé que chaque mal a ses compensations; qu'on échappe parfois aux plus grands dangers, et que, par conséquent, on ne se casse pas le cou à chaque chute. Quant aux actions des hommes, toutes me paraissaient naturelles et quelques-unes dignes d'éloges, tandis que mon vieil ami blâmait tout. Lorsqu'il m'avait fait de la société et des hommes un tabteau grimaçant, il couronnait ordinairement sa diatribe ( n me disant d'une voix nasillarde et en arrêtant sur moi son œii étincelant : « En Dieu aussi, je trouve des défauts ! » Ce singulier personnage ne recevait personne, et je ne l'ai pas vu sortir deux fois en dix ans.
n\ais pour ces messieurs autant et souvent plus d'at-
iOO MÉ^iOlRES DE GOETHE.
tentions et d'égards que ne leur en témoignaient leurs propres enfants ; aussi chacun d'eux m'aimait-il comme un fils dans lequel on se flatte de reproduire son portrait moral. Olenschlagrr croyait pouvoir faire de moi un homme d'Etat; dcReineck, me poussait vers la diplomatie; Huisgen me destinait à la jurisprudence qu'il regardait comme un métier très-utile^ parce qu'il nous permet de nous défendre légitimement contre les ruses des hommes^ de secourir un opprimé et de démasquer un fripon; il ajoutait, toutefois, que ce dernier plaisir n'étant pas sans danger, il ne fallait se le procurer que le moins souvent possible. Tous trois ne s'entendaient que dans les efforts qu'ils firent pour me détourner de la littércture, et surtout^ de la poésie. ()uant à mes propres projets, il n'y avait encore rien d'arrêté, mais j'éprouvais le plus vif désir de produire quelque chose de grand. 11 est dans la nature humaine de songer plutôt à la récompense qu'on ambitionne, qu'au mérite qui peut obtenir celte récompense. Le bonheur que je souhaitais le plus ardemment, m'appai'ut sous la forme d'une de ces couronnes de laurier, qu'on tresse pour orner lefront dupoëte.
LIVîlE V.
SOMMAIRE
Mes première? poésies. - Les amis nouveaux qu'elles me font faire
- Grelclien. - Mon premier amour. - Je me fais poêle mercenaire'
- Je recommande à mon grand-père un jeune homme «u^pect — Partie de plaisir avec Gretclien et mes nouveaux amis. - Élection et couronnement de l'empereur Joseph 11. - Arrestation de mes nouxeaux amis. - Je subis un interrogatoire. - Colère de mon père. On me laisse dans 1 incertitude sur le sort de Gretchen et de mes nouveaux amis. - Cette incertitude me jette dans un violent dé«es^oir
- Je tais une longue et grave maladie.
Il y a des appâts pour tous les oiseaux, comme il y a pour chaque homme des séductions propres à l'étiarer. La natiu-e, Ft'ducation, Ihabitude m'avaient toujours tenu éloigné des individus vils et grossiers; mes visites chez les artisans n'ont jamais été pour eux que des relations duitérèt, et pour moi un moyen d'instruction. Je me sentais cependant tissez téméraire pour me jeter dans quelque aventure nnisitée, périlleuse même, mais je ne savais ni où ni com- -nent en trouver l'occasion ; et c'est sans l'avoir cherchée, que je me suis vu tout à coup en face d'un grand danger «pli, pendant longtemps, m'a causé beaucoup d'embarras et de chagrin. L'enfant dont j'ai déjà parlé sous le nom de Pylade, était toujours resté mon ami. La position de ses parents était trop inférieure à celle des miens pour que nous pussions nous voir souvent, mais nous ne nous rencontrions jamais sans nous jeter dans les bras l'un de 1 autre et sans nous adresser mille questions ajincales. Un jour que je traversais la promenade de la porte Saint-Gall, il accourut vers moi en me disant :
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— J'espère que tu continues à faire des vers; j'ai lu les derniers que tu m'as donnés à une joyeuse comp; gnie, et personne n'a \Oulu croire que tu en fusses l'auteur.
— Que cela ne t'inquiète point, lui répondis-je, j'aime h les faire, tu as du plaisir à les lire, que m'importe ce qu'en pensent les autres?
— Voici un des incrédules, me dit-il, en me désignant un jeune homme qui s'avançait vers lui.
Je le priai de ne pas parler de mes vers, mais son attachement pour moi ne lui permit pas de laisser échapper cette occasion de confondre ceux qui doutaient de mon talent, et il me présenta au nouveau venu comme l'auteur des jolis vers, dont lui et ses amis ne voulaient pas me croire capable.
— Il aurait tort de s'en fâcher, répondit le jeune honime ; c'est lui faire honneur que de douter qu'à son âge on puisse composer des choses aussi remarquables.
— Il te le prouvera sans peine, répondit Pylade, donntAlui un sujet à versifier, il le traitera à l'instant.
L'incrédule me demanda si je croyais pouvoir faire en vers une déclaration d'amour, par laquelle une jeune fille pudique et réservée révèle à un jeune homme le penchant qu'elle a conçu pour lui.
— Rien n'est plus facile, dis-je, si j'avais seulement de quoi écrire.
Il me présenta un portefeuille où il y avait un crayon et beaucoup de feuillets blancs. Je le pris et j'allai m'asseoir à l'écart, où je me représentai tout ce que j'aimerais à m'entendre dire par une belle et naïve enfant qui se serait éprise d'amour pour moi et qui voudrait me l'avouer sans blesser la modestie de son sexe. Je ne fus pas long à terminer ce morceau qui tenait le milieu entre la naïveté du rondeau et la sentimentalité du madrigal. Mon ami en fut ravi, son camarade ne savait comment me témoigner son admiration. Il me pria instamment de lui confier ces vers; je ne demandais pas mieux, car j'étais bien aise de lui lais
serune preuve aussi palpable de ma capacité, et nous ne nous quittâmes pas sans nous promettre de faire bientôt ensemble une partie de campagne. Cette partie s'effectua et me mit en rapport avec plusieurs jeunes gens, sortis des classes les plus inférieures de la société. Tous avaient de l'esprit naturel ; e.t comme en passant par les écoles ils y avaient acquis quelques connaissances élémentaires, ils ne manquaient pas d'un certain vernis d'instruction. Dédaignant le travail manuel, ils profitaient des nombreuses ressources qu'offrent les grandes cités, pour se procurer des moyens d'existence. Les uns copiaient des actes chez les avocats, les autres donnaient des leçons particuiit'res aux enfants des bourgeois, d'autres encore faisaient des commissions pour les marchands ; et quand venait la soirée du dimanche, ils se réunissaient et s'amusaient ensemble d'une manière aussi modeste que frugale.
Pendant que nous nous acheminions vers le lieu où nou? devions pas£€r la soirée, un de ces jeunes gens m'avou; que ma déclaration d'amour lui avait procuré un amusement délicieux. Il connaissait un jeune présomptueux, qui se croyait aimé en secret, par une jeune personne qui ne pensait nullement à lui; pour le mystifier, on lui avait fait croire que mes vers venaient de cette belle. La pauvre dupe mourait d'envie de lui répondre sur le même ton ; et comme il en était incapable, on me supplia de faire cette réponse. Les mystifications ont toujours été un amusement plus ou moins spirituel pour les oisifs, je me laissai persuader, et en nous séparant, ils emportèrent la ré-, ponse. Peu de jours après, les mêmes jeunes gens m'invitèrent de la manière la plus pressante à une soirée que le prétendu amant donnait chez eux en mon honneur, pour me remercier de la belle épitre que je lui avais composée. On se réunit tard ; le souper était frugal et le vin buvable. Quant à la conversation, c'était une moquerie perpétuelle au sujet du jeune homme qui, après avoir plusieurs fois lu et relu mes vers, avait ilvn par s'en croire l'auteur. Cette
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répétition interminable du même thème, ne m'amusa pas longtemps, et j'aurais passé une soirée fort désagréable, si pile n'avait pas été embellie tout à coup par une apparition délicieuse. Dès notre arrivée, nous avions trouvé le repas servi, la table couverte d'un assez grand nombre de bouteilles, et nous nous servions nous-mèmts. Lorsque le vin commença à manquer, l'un des jeunes gens appela la servante, et je vis entrer une jeune fdle d'une beauté remarquable et d'une modestie surprenante par rapport au lieu où nous nous trouvions. Elle nous saliki avec grâce.
— La servante est malade, dit-elle, elle vient de se coucher, que lui vouliez-vous ?
— Nous n'avons plus de vin, dit l'un des jeunes gens, tu sentis bien aimable si tu voulais aller nous en chercher.
La jeune fille prit quelques tlacons vides et sortit ; je la suivis des yeux avec admiration. Un gentil bonnet s'adaptait nettement à une petite tète qu'un col long et mince attachait gracieusement à une nuque suave et à des épaules élégantes. Tout en elle était parfait, et je jouissais tranquillement du charme de sa personne en la regardant s'en aller, car lorsqu'elle était devant moi, mon imagination était fascinée par ses yeux si doux et si calmes, et par sa bouche charmante. Je fis des reproches cà mes nouveaux amis de ce qu'ils avaient fait sortir cette enfant si tard; ils se moquèrent de moi en me disant qu'elle n'avait que la rue il traverser pour aller chez le marchand de vin. Gretchen V. c'était le nom de cette jeune fille, revint en ptï'et au bout de quelques minutes. On la fit mettre à table, elle but un verre de ^ in à notre santé, puis elle se retira, en recommandant à ses cousins de ne pas faire trop de bruit, parce que sa tante, leur mère, allait se mettre au lit. Depuis cet instant, l'image de Gretchen me poursuivit partout; n'osant aller chez elle, je me rendis à l'église de ^ sa paroisse, j'eus le bonheur de l'y voir ; et les cantiques
• Ab'L'viation du nom de Martucrile.