LIVRE V
du culte protestant ne me parurent pas trop longs cette fois, car tandis que tout le monde chantait;, je m"enivraiâ du bonheur de regarder cette charmante jeune fille. Je sortis immédiatement après elle, je n'eus cependant pas le courage de la suivre, ni même de lui adresser la parole; je me bornai à la saluer, elle me répondit par un léger signe de tète.
Le jeune homme dont j'avais, sans le vouloir, préparé la longue mystification, attendait avec impatience la réponse aux vers que je lui avais faits pour sa prétendue maîtresse ; les cousins et surtout Pylade, me supplièrent d'employer tout mon talent pour cette réponse. Comme je voyais dans tout ceci le moyen de revoir ma belle, je me mis aussitc>t à l'œuvre ; ma pensée me dictait tout ce que j'aurais voulu m'entendre dire par ma Gretchen, je finis par m'imaginer que c'était elle qui me parlait, et je me mystifiai moi-même en croyant me moquer d'un autre. J'arrivai à l'heure convenue, Gretchen filait dans l'embrasure d'une fenêtre, la mère allait et venait, un seul des cousins était dans la chambre. Il me pria de lui lire mes vers, je le fis avec une émotion visible, car je regardais la belle enfant par-dessus mon papier; il me semblait qu'elle aussi était émue et qu'elle rougissait Irgèrement. Le cousin me fit d'abord beaucoup de compliments, puis il m'indiqua quelques corrections à faire, car j'avais oublié que je parlais au nom d'une jeune personne distinguée et occupant une position sociale très-élevée, puis il sortit pour aller à ses affaires. Je cherchai aussitôt à corriger les fautes que je n'avais commises que parce que mon imagination était trop occupée de Gretchen; ne pouvant réussir, je m'écriai avec colère :
— Cela ne va pas!
— Tant mieux, dit Gretchen, d'une voix douce, mais calme, vous ne devriez même pas vous mêler de cette affaire-là. Et quittant son rouet, elle vint s'asseoir près de moi.
— Tout ceci vous paraît une plaisanterie innocente, ditelie; eiibien! vous avez tort; plusieurs foisdéjà mes cousins ge sont trouvés dans de grands embarras pour des plaisanteries semblables. Croyez-moi, mettez vos vers dans votre poche et allez-vous-en; votre ami vous excusera, moimême je dirai quelques mots en votre faveur. Mes cousins no sont ni méchants, ni vicieux, mais Pamour du gain et du plaisir, les entraîne souvent dans des entreprises dan- .■gereuses. Je dépends entièrement d'eux, et cependant j'ai refusé de copier votre première déclaration d'amour; commeîit donc un jeune homme riche et indépendant comme vous lètes, peut-il se prêter à une mauvaise farce qui finira mal?
J'étais si heureux de lentendre prononcer plusieurs phrases de suite et pour moi seul, que je ne pouvais plu? me contenir.
— Je ne suis pas aussi indépendant que vous le croyez lui répondis-je; et que m'importe d'être riche, puisque je n'obtiendrai sans doute jamais le seul bien que je désire?
Elle venait de prendre mes vers, qu'elle lut à demivoix.
— C'est fort joli, et c'est dommage qu'on ne puisse pas en faire un usage sérieux.
— Vous avez raison, m'écriai-je. Supposez qu'un jeune homme qui vous adore met cette épître sous vos yeux et vous supplie de la signer, que feriez-vous?
Elle sourit, réfléchit un instant, prit la plume et mit son nom au bas de mes vers. Je me levai hors de moi et j'allais la presser dans mes bras, mais elle me repoussa doucement.
— Point de caresses, me dit-elle, c'est trop vulgaire, de ^'amour si cela vous est possible. Maintenant partez avant que mes cousins ne reviennent.
Je n'avais pas la force de m'éloigner, elle insista en pressant une de mes mains entre- les siennes. Mes larmes étaient près de couler^ je crus voir ses yeux se mouiller.