‹ Mémoires de GoetheChapitre 48 sur 189 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Après avoir un instant appuyé mon visage sur ses mains^ je m'enfuis en toute hâte; jamais encore je n'avais été aussi troublé. Dans un cœur jeune et pur^, le premier amour est tout intellectuel ; la nature semble avoir voulu que, par cet amour, chaque sexe voie dans l'autre la personnification du beau et du bon. C'est ainsi qu'avec mon penchant pour Gretchen, un monde nouveau s'était ouvert devant moi j et que dans ce monde tout me paraissait admirable. En relisant cent fois les vers qu'elle avait signés et en couvrant cette signature de baisers, je m'exaltai au point que j'aurais été la voir immédiatement, si je n'avais pas craint les reproches des cousins. Forcé de maîtriser mon impatience jusqu'au dimanche suivant, je me rendis à une promenade publique où j'étais sûr de les trouver avec Pylade, sur lequel je comptais pour opérer une réconciliation. A ma grande surprise, on m'accueillit très-amicalement. Le plus jeune des cousins me prit par la main et me dit en souriant qu'ils avaient été tous fort en colère contre moi, mais qu'ils ne m'en voulaient plus, et que, pour sceller la réconciliation, je régalerais ce jour-là toute la compagnie. Cotte proposition me surprit très-désagréablement, car je n'étais pas assez en fonds pour y-satisfaire, et ils ne m'y avaient pas accoutumé, car jusqu'à ce moment ils s'ét;uent fait un point d'honneur de ne me laisser payer que mon écot. Mon embarras les fit rire, puis le plus jeune des cousins continua ses confidences

— Votre fuite avec l'épître que vous nous aviez promise, dit-il, nous a suggéré une excellente idée, et jespère qu'elle aura votre approbation. Jusqu'ici nous avons abuse de votre talent en nous exposant à de graves inconvénients, tandis qu'il nous serait si facile d'en tirer un profit réel et sans danger. J'ai là deux commandes, l'une pour un épithalame, et l'autre pour unépicède; ce dernier, il faut le faire de suite, l'épithalame peut attendre huit jours. Le produit de ces deux poèmes, qu'il vous sera très-facile de faire, nous fournira le moyen de nous régaler deux fois au moius^ et

nous resterons pour longtemps vos débiteurs. Cette proposition m'était daut int plus agréable, qu'elle me fournissait l'occasion d'être imprimé pour la première fois de ma vie Après m'ètre informé de la position sociale de la famille du défunt, je me retirai sous un berceau pour composer mon poëme. Ces messieurs, qui ne voulaient pas boire sans moi, me firent revenir si souvent, que le travail ne marchait plus. Je m'en plaignis.

— Eh! qu'importe, s'écria un des cousins, pourvu que nous ayons le poëme demain dans la soirée ? Et puis, il faut bien en convenir, il nous a été payé si largement qu'il fera bien les frais de deux fêtes. Celle de demain se fera diez nous, car il est juste que Gretchen en profite, puisque nous lui devons, du moins en partie, l'idée d'utilisej votre talent.

J'étais au comble de la joie, et lorsque je rentrai chez moi, je me mis à l'œuvre, et je ne me couchai qu'après avoir terminé mon poëme funèbre. La journée du lendemain me parut d'une longueur désespérante, la nuit vint enfin et me permit de me rendre dans la demeure des cousins. J'ai déjà dit que ces jeunes gens, sans emploi fixe et faisant avec zèle tout ce qui pouvait leur procurer quelque argent, m'intéressaient beaucoup. J'aimais surtout à les entendre raconter comment tel ou tel individu, d'abord dans une position aussi précaire que la leur, était devenu riche et considéré, et chacun d'eux se flattait d'arriver à un semblal)le résultat. Nos entretiens intimes amenèrent Pylade à nous avouer qu'il aimait une jeune personne qui le payait de retour et qu'il allait épouser le plus tôt possible. Les cousins le blâmèrent de s'être lié ainsi à son âge; ils ajoutèrent qu'ils le tenaient pour un honnête et charmant garçon, mais qu'ils le croyaient incapable d'arriver à la fortune, ni même à une position aisée. Mon ami repoussa ces reproches, en exposant un plan de conduite pour l'avenir for: bien combiné, et tous ces messieurs imitèrent son exemple; mon t3ur arrivé, j'allais parler, mais Pylade m'arrêta.

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