LIVRE V
«-Si tu fais valoir les avantages Je ta position sociale, dît-il, tu nous enfonceras tous, et cela ne doit pas être; compose-nous plutôt un joli petit conte dans lequel tu nous exposeras ce que tu ferais si tu n'étais pas mieux partagé 'le la fortune que nous autres.
Jusque-là, Gretchen n'avait cessé de flier dans l'embrasure de la fenêtre; en ce moment, elle se leva, vint sasseoir au bout de la table, y appuya ses deux bras croisés sur lesquels elle posa ses deux mains, attitude qui lui allait à merveille et qu'elle conservait parfois pendant plusieurs heures, sans faire d'airtres mouvements que quelques signes de tête, provoqués par ce qu'elle voyait, entendait ou pensait. Déjà plusieurs flacons de vin avaient été vidés, tout le monde était de bonne humeur, et je me mis à raconter gaiement les projets de la vie dans laquelle on voulait quu je me renfermasse. Cette longue hypothèse consistait à me faire une ressource du produit de mes vers, au lieu de le gaspiller en bombances, et à joindre au métier de rimeur, plusieurs états que je me croyais capable de remplir. Mes yeux étaient toujours fixés sur Gretchen, car tous ces projets se rapportaient à elle, ce qui leur donnait un air dévie et de vérité dont je fus dupe moi-même, car je finis par me croire aussi pauvre, aussi privé d'appui que je le supposais; et j'étais heureux de cet état d'abandon, puisqu'il me permettait d'épouser ma bien-aimée. Pylade ayant terminé sa confidence par un projet de mariage, on me demanda si je n'en ferais pas autant.
— Certainement, m'écriai-je. Au reste, chacun de nous n'a-t-il pas besoin d'une femme afin que le bien que flous amasserons de tous côtés, soit conservé et goûté tout entier dans l'intérieur du ménage, au lieu de le dépenser inutilement comme nous le faisons?
Puis, je fis de l'épouse que je choisirais, un portrait dans lequel personne ne pouvait manquer de reconnaître Gretchen.
Le produit du poëme funèbre était dispensé; mais l'épi-'
tiialame nous restait ; aussi toutes nos soirées étaient-elles de véritables fêtes; et comme j'avais beaucoup de connaissances^ il m'était facile de cacher où je passais ces soirées. Bannissant toute crainte, toute réserve, je me laissais aller au bonheur de voir chaque soir ma bien-aimée qui, elle aussi, semblait s'accoutumer à ma présence. Pylade avait présenté sa belle dans la maison en qualité de fiancée, ce qui lesmH à même des'abandonner à leur tendresse mutuelle, Quant h Gretchen, elle me tenait dans un respectueux éloignement; jamais elle ne donnait la main à personne, pas même à moi; mais lorsque j'écrivais ou que je lisais, elle venait s'asseoir près de moi, posait sa main sur mon épaule et regardait sur mon livre ou sur mon papier; et cette position charmante , elle la prenait souvent. En général tous ses gestes étaient peu variés, mais toujours décents et pleins de grâce. Je ne me souviens pas de l'avoir vue se placer ainsi près d'un autre homme ; et si je me permettais envers elle une familiarité semblable, elle se levait à l'instant et ne revenait qu'après un long intervalle. Les parties déplaisir qui, à cette époque, m'amusaient le plus, consistaient à m'embarquer avec quelques jeunes gens de mon âge, sur le coche deHœchst, pour examiner les voyageurs qu'on y entassait, et parmi lesquels il y avait toujours quelques originaux que je me plaisais à faire causer. A Hœchst, nous nous embarquions de nouveau sur le coche de Mayence ; arrivés dans cette ville, nous dînions à une table dhôte fort bien servie, et où nous trouvions toujours des étrangers de distinction, puis nous revenions à Francfort par les mêmes coches. Il était impossible de faire une prome jade sur l'eau plus agréable et moins coûteuse. Un jour qu -je me procurais le plaisir de cette promenade en corn pagnie des cousins de Gretchen, nous trouvâmes à la table d'hôte de Mayence, un jeune homme de leur connaissance, qu'ils s'empressèrent de me présenter. Il avait au moins cinq ou six ans de plus que moi ; ses manières, sans «"!;e très-distinguées, avaient quelque chose d'agréable-