‹ Mémoires de GoetheChapitre 5 sur 189 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

prévôt de la ville, qui demeuraient en face de nous. Mes parents aimaient à me rappeler, plus tard, les extravagauces auxquelles ces jeunes gens, qui étaient cependant d"i:n naturel fort grave, se plaisaient à m'exciter; je n'en rnpporterai qu'une seule : Le marché de la poterie venait d'avoir lieu. Après avoir remonté la cuisine, on nous acheta tor.te sorte de petite vaisselle pour notre amusement. Un "^ belle après dinée, je me trouvais seul dans le grillage du vestibule, où je tournais et retournais tous mes plats et mes pots en miniature. Ne pouvant en tirer un parti satisfaisant, je me mis à les lancer sur les pavés de la rue. Les WM. d'Ochsenstein, s'apercevant du plaisir que j'avais à les voir voler en éclats, me criaient, à chaque pièce brisée : Encore une, encore une ! J'y allais de si bon cœur q-ie ma petite poterie fut bientôt épuisée; ils continuèrent à rire et à crier : Encore une, encore une ! J'étais si charmé de la joie que je leur causais, que je courus à la cuisine chercher toutes les marmites, plats et assiettes que je pus atteindre, et ils se brisèrent sur les pavés avec un fr.Tcas qui redoubla la joie de ces messieurs et mon bonheur. On arriva enfin ; mais j'avais déjcà causé bien des dégâts: au reste, en compensation de tant de pots cassés, on eut à se raconter une drôlerie, dont les malicieux auteurs se réjouirent jusqu'à la fin de leur vie.

Notre maison appartenait à la mère de mon père, qui s'y était réservé quelques chambres au rez-de-chaussée donnant sur le vestibule, et elle nous permettait d'itcndrc le théâtre de nos jeux jusqu'auprès de son fauteuil. Cette bonne mère savait nous occuper à toutes sortes de riens agréables, et tenait toujours quelques friandises en réserve pour nous. Un jour elle couronna tous ses bienfaits par une représentation dramatique, sur un petit théâtre de marionnettes dont elle nous fit présent. Ce spectacle inattendu captiva nos jeunes im;iginr:tions, et s'empara de la mienne avec une force dont le puissant écho n'a cessé de r-^î'^ntir on moi.

La bonne grand'mère s'était bornée d'abord à nous montrer ce petit théâtre avec ses muets personnages, puis elle finit par l'abandonner à notre intelligence, afin que nous pussions lui donner la vie dramatique. Ce don me devint d'autant plus cher, que ce fut le dernier que nous reçûmes d'elle, car bientôt après la mort nous l'enleva. Je me souviens de cette bonne mère, comme d'un esprit^vêtu des formes d'une belle femme, grande, douce, affable, bienveillante, et toujours vêtue de blanc : cest ainsi, qu'aujourd'hui encore, elle vit dans ma mémoire.

Nous avions entendu nommer notre rue Hirsc'ngraben (la fosse aux cerfs), et nous demandâmes l'explication de ce nom, car nous ne voyions ni fosse ni cerfs. On nous raconta qu'autrefois, cette rue était un grand fossé, situé au dehors de la ville, et qu'on y nourrissait des cerfs, parce qu'alors, l'usage voulait, qu'à un certain jour de l'année, le sénat mangeât en public un cerf rôti, et qu'on ne voulait pas être pris au dépourvu, si la guerre ou des chasses trop fréquentes avaient mis les habitants de Francfort dans l'impossibilité de se procurer cette venaison.

Au second étage de notre maison, il y avait une chambre dont les fenêtres étaient couvertes de plantes, afin de remplacer un véritable jardin que nous ne possédions pas. La vue donnait sur les jardins de nos voisins, et sur une plaine fertile, qu'on découvrait par-dessus les murs de la ville. C'est dans cette chambre, qu'en été, je venais apprendre mes leçons, contempler un orage, admirer le coucher du soleil et soupirer après la campagne. J'y voyais aussi nos voisins se promener dans leurs jardins, arroser leurs fleurs, regarder jouer leurs enfants et se livrer avec des amis à toutes sortes d'amusements. Plus d'une fois le bruit d'une boule qu'on lançait et des quilles qu'elle faisait tomber, arrivait sourdement jusqu'à moi. Tout ceci éveillait dans mon jeune cœur d'incertains désirs et un besoin de solitude tellement en harmonie avec mes dispositions à la gravité rêveuse et aux vagues pressentiments, que je ne tardai pas

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