LIVRE V
atlraitS; mais comme, au niilieude cette espèce de déguisement, on voyait des individus vêtus à la mode du jour, cette cohue bigarrée fmit par blesser les yeux et le bon sens. Les électeurs, ayant terminé leurs travaux préparatoires, fixèrent le jour de l'élection au- 27 mars. Dès ce moment une activité nouvelle se manifesta. Il fallait faire venir de Nuremberg et d'Aix-la-Chapelle , les insignes de l'Empire, et se préparer à recevoir l'électeur de Mayence, qui devait faire son entrée le 21 mars. Avec les premiers rayons de ce jour, commença une des nombreuses canonnades dont nous devions être étourdis pendant bien longtemps. Jusqu'alors on n'avait encore vu que des ambassadeurs et des envoyés; un souverain de l'Empire, le premicv après l'empereur, allait enfin paraître devant nous. 11 arriva avec une suite et une magnificence dignes de son haut rang. J'aurais beaucoup à dire sur cette solennité, si je n'étais pas forcé d'en parler plus tard par suite d'un événement que mes lecteurs ne devineraient jamais. Lavater qui, ce^jour-là, passait par Francfort , s'y arrêta pour voir l'entrée de l'électeur. Il paraît qu'il en fut vivement impressionné, car lorsque, plusieurs années après , il me communiqua une paraphrase poétique de l'Apocalypse, je reconnus dans l'entrée solennelle de l'Antéchrist, celle de l'électeur de Mayence à Francfort; il n'avait oublié aucun détail, pas même les immenses bouffettes dont on avait orné les têtes des chevaux isabelles qui traînaient le carrosse du souverain. Laissons donc l'électeur Emmeric Joseph, entrer incognito à Francfort (pour nous du moins], et occupons-nous de ma Gretchen. Je l'avais rencontrée dans la foule des curieux qui venaient voir passer le cortège de l'électeur. Elle était avec Pylade et sa fiancée ; après nous être salués, nous convînmes de passer la soirée chez les cousins. Je ne me fis pas attendre, les habitués ne tardèrent pas i¥)n plus à arriver , et chacun racontait ce qu'il avait vu. Gretchen s'écria avec dépit, que tous ces récits jetaient le désordre dans ses idées, et la mettaient
dans, l'impossibilité de comprendre ce qui se passait; je m'offris de le lui expliquer , elle aT^cepta avec joie et je commençai aussitôt ma narration. Pour la rendre plus claire, je comparai toutes les cérémonies du couronnement, à la représentation d'un drame où le rideau sebaisse à chaque instant, selon le bon plaisir des acteurs qui continuent à jouer leurs rôles derrière ce rideau, jusqu'à ce qu'il leur plaise de le faire lever de nouveau et de redevenir visibles pour la foule. Charmée de mon récit, elle m'avoua qu'elle enviait depuis longtemps le bonheur des personnes instruites et qu'elle voudrait être un garçon pour pouvoir m'accompagner à l'université, où nous apprendrions ensemble tout ce que l'homme peut apprendre Elle ajouta que mes entretiens lui avaient déjà été fort utiles, et qu'elle continuerait à les faire tourner au profit de son instruction. Rien ne saurait plus noblement cimenter les sympathies des deux sexes , que lorsque la jeune fille aime à s'instruire et que le jeune homme se plaît à enseigner; alors lesrapports deviennent aussi agréables que solides, car elle voit en lui le créateur de son existence intellectuelle, et il voit en elle un être qui doit son perfectionnement non à la nature ou au hasard , mais à leur volonté mutuelle. Cette réaction perpétuelle a quelque chose de si doux , de si enivrant, qu'on ne saurait s'étonner que, depuis les Abeilards des temps les plus reculés, elle ait fait naître des passions violentes, source de tant de bonheur et de tant de malheur.
Les électeurs de Trêves et de Cologne suivirent de près celui de Mayence. Le lendemain de leur arrivée , commença un cérémonial qui me rendit fier de ma qualité de bourgeois de Francfort. Ce cérémonial, c'était le serment par lequel le gouvernement, les militaires et les bourgeois, garantissaient une inviolabilité complète à toutes les personnes que l'élection et le couronnement d'un empereur amenaient à la ville. Les magistrats et les officiers supérieurs prononçaient ce serment à l'hôtel de ville ,Jcs