LIVRE V
bourgeois et les soldats le prêtaient sur la place publique. Là , on pouvait d'un seul coup d'œil embrasser toute une population libre, réuniedans le but honorable d'assurer aux chefs et aux divers membres de l'Empire , une paix complète et une sécurité inviolable, pendant toute la durée de l'acte important qui les avait amenés en cette ville. La veille du jour de l'élection tous les étrangers furent forcés de sortir hors des mru's , on enferma les juifs dans leur cité, et les bourgeois de Francfort s'enorgueillirent de pouvoir être seuls témoins d'une aussi grave solennité, jusque-là, les allures modernes avaient dominé les usages anciens , tous les grands personnages s'étaient constamment transportés d'un lieu à un autre dans leurs carrosses, l'instant était venu où nous devions les voir achevai comme en plein moyen âge. Je connaissais mon hôtel de ville, conune une souris connaît ses greniers d'abondance ; il ne me fut donc pas difficile de pénétrer jusqu'à l'entrée principale , par où les électeurs et les ambassadeurs qui étaient arrivés en carrosse, devaient sortir pour monter à cheval. Leurs coursiers étaient magniiiques et surchargés d'ornements. L'électeur de Mayence, grand et bel homme, d'une tîgure agréable, avait très-bonne mine à cheval ; les deux autres électeurs ecclésiastiques, ne m'ont frappé que par leurs magnifiques manteaux rouges bordés d'hermine, que j je n'avais encore vus qu'en peinture, et qui, en plein air, produisaient un effet très-romantique. Les ambassadeurs des électeurs laïques qui représentaient leurs souverains absents , charmaient la foule par la magnificence de leurs, habits espagnols et par la beauté des plumes qui ornaient leurs chapeaux retroussés. Moi, je ne regardais que leurs bas de soie blancs et leurs souliers à la mode; j'aurais voulu les voii' chaussés de sandales, de bottines, de quel- C[ue chose enfin qui fût en harmonie a\ec leur costume. Dans cette circonstance aussi, la personnalité du baron Plûtho se faisait remarquer. Ses alliu'es prouvaient que ioutes ces cérémonies ne lui inspiraient pas un grand res-
no MÉMOIRES DE GOETHE.
pect. Voyant que le seigneur un peu âgé qui le précédait avait beaucoup de peine à se hisser sur son cheval , il sp mit à rire aux éclats jusqu'au moment où l'on put enfin faire avancer sa monture à lui^ sur laquelle il s'élança lestement à la grande satisfaction de la foule^ qui admirait do nouveau en lui^ le digne représentant du grand Frédéric.
Le rideau venait encore de tomber entre les acteurs et les spectateurs. J'avais trouvé le moyen de me glisse» dans l'église^ mais je n'en étais pas plus avancé; les électeurs s'étaient retirés au fo.nd du sanctuaire , où la méditation qui devrait présider à ur» pareil acte, était remplacée par un long et inutile cérémonial , après lequel , le fils de Marie-Thérèse fut enfin proclamé roi d'Allemagne, sous le nom de Joseph II. Au même instant on ouvrit les portes de la ville , les étrangers y rentrèrent ,. et les magnifiques livrées, les brillants équipages encombrèrent tellement toutes les rues, qu'on ne fit plus attention à rien.
L'empereur et le roi venaient d'arriver au château de Heusenstamm, préparé pour les recevoir. Pendant que tous les hauts personnages allaient les y complimenter, selon l'ancien usage, la ville célébrait l'élection du roi d'Allemagne, par les cérémonies religieuses de tous les cultes , et par une interminable canonnade. Le lendemain les magistrats se rendirent sous une tente magnifique qu'on avait dressée près de Sachsenhausen, car c'était là qu'ils devaient remettre les clefs de la ville à l'empereur. Les électeurs l'attendaient sous une autre tente plus magnifique encore. Une partie des curieux s'étaient rendus dans la plaine , et entouraient les deux tentes où l'Empereur et son fils devaient faire une courte station ; les autres étaient restés dans la ville , afin de mieux saisii l'ensemble du cortège ; je faisais partie de ces derniers. Placé de bonne heure dans l'embrasure d'une des fenêtres de la demeure d'un ami , située de manière à voir l'empereur et sa suite aller à la cathédrale et en revenir, je m'amusai d'abord des méprises et des drôleries occasionnées pai- les efforts des gardes